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21 pays, 600 millions d’habitants : l’Afrique veut parler d’une seule voix sur l’IA

Le COMESA prépare une stratégie régionale sur l’IA pour harmoniser les règles de 21 pays et plus de 600 millions d’habitants.

21 pays, 600 millions d’habitants : l’Afrique veut parler d’une seule voix sur l’IA

21 pays, plus de 600 millions d’habitants et bientôt une stratégie régionale sur l’intelligence artificielle. Le COMESA veut éviter que chaque État d’Afrique orientale et australe construise seul ses règles sur l’IA.

Après une première consultation organisée début août au Rwanda, l’organisation régionale a réuni pendant quatre jours au Malawi gouvernements, régulateurs, entreprises, universités, société civile et partenaires au développement. Deux textes sont en préparation : une Regional Artificial Intelligence Strategy et une Regional Digital Inclusion Strategy.

Agriculture, santé, éducation, services publics, données, cybersécurité et éthique sont sur la table. Le sujet dépasse largement ChatGPT. Le COMESA commence à réfléchir à la manière dont toute une région peut utiliser l’IA sans importer automatiquement les règles, les infrastructures et les priorités technologiques des autres.

IA Afrique : le COMESA veut éviter 21 stratégies isolées

Le projet arrive au moment où la souveraineté numérique devient l’un des grands débats autour de l’IA en Afrique. Le COMESA cherche maintenant à ajouter une couche régionale. Les consultations organisées officiellement par le COMESA à Lilongwe ont commencé le 19 août 2026 et se sont déroulées sur quatre jours.

La méthode est intéressante. Les deux premières journées sont consacrées à l’IA : niveau de préparation des pays, applications prioritaires, gouvernance, éthique et réglementation. Les deux suivantes portent davantage sur l’inclusion numérique : connectivité, prix des appareils et des données, compétences, accessibilité, confiance numérique et sécurité.

Le COMESA ne prépare donc pas seulement une liste de principes sur « l’IA responsable ». Il veut produire des stratégies régionales, des plans d’action, des politiques types et des cadres réglementaires que ses États membres pourront ensuite adapter.

Une première série de consultations avait déjà eu lieu à Kigali le 6 août. Le Rwanda n’a pas été choisi au hasard. Le pays possède déjà une expérience plus avancée dans les services publics numériques, les politiques technologiques et plusieurs programmes liés à l’intelligence artificielle.

Une stratégie régionale pour l’IA

Le Malawi apporte un autre profil. Son niveau de développement numérique est différent. Ses priorités sont davantage liées à la connectivité, aux services publics, à l’agriculture ou encore aux populations rurales.

Et c’est précisément le problème que doit résoudre une stratégie régionale. Une règle parfaitement adaptée à Kigali ne fonctionnera pas forcément à Kinshasa, Lilongwe ou Antananarivo.

Les 21 membres du COMESA n’ont ni les mêmes réseaux, ni les mêmes budgets, ni les mêmes capacités de calcul, ni le même niveau de maturité réglementaire. Le directeur des infrastructures et de la logistique du COMESA, Bernard Dzawanda, insiste donc sur une réponse coordonnée sans chercher à imposer un modèle unique.

L’organisation identifie déjà plusieurs usages prioritaires.

Agriculture. Santé. Éducation. Commerce. Services publics. Résilience climatique.

Le ministre malawite de l’Information et des Technologies de communication, Shadric Namalomba, résume assez bien l’enjeu : la question n’est plus de savoir si l’IA va créer de la valeur, mais quelle part de cette valeur le Malawi pourra réellement conserver. Cette remarque vaut pratiquement pour toute l’Afrique. Utiliser une API étrangère n’est pas difficile. Construire une industrie autour est autre chose.

2,48 milliards $ pour construire la couche numérique

La stratégie IA n’apparaît pas dans le vide. Elle s’inscrit dans le programme Inclusive Digitalization in Eastern and Southern Africa, ou IDEA, piloté régionalement par le COMESA avec le soutien de la Banque mondiale.

L’échelle est déjà considérable. La Banque mondiale chiffre IDEA à jusqu’à 2,48 milliards de dollars. Le programme doit progressivement couvrir 15 pays et toucher plus de 180 millions de personnes, dont la moitié de femmes.

Son objectif ne consiste pas uniquement à financer l’intelligence artificielle. IDEA travaille d’abord sur ce dont l’IA a besoin pour devenir réellement utile :

connexion Internet abordable ; infrastructures de données ; plateformes numériques interopérables ; transactions en ligne sécurisées ; compétences numériques ; cybersécurité ; protection des données. C’est moins spectaculaire qu’un nouveau modèle génératif. C’est probablement plus important.

Un agriculteur rural ne profitera pas d’un outil d’IA agricole si son village n’a pas de connexion fiable. Une école ne déploiera pas un assistant pédagogique à grande échelle si les élèves n’ont ni appareils ni données mobiles abordables.

Une condition de l’adoption de l’IA

Un hôpital ne peut pas confier des dossiers médicaux à un système algorithmique si aucune règle claire n’existe sur leur stockage et leur utilisation. L’inclusion numérique devient donc une condition de l’adoption de l’IA.

La première phase du programme IDEA couvre actuellement notamment la RDC, le Malawi, l’Angola et la Zambie, selon le COMESA. D’autres pays doivent rejoindre progressivement l’initiative.

Pour la RDC, le projet de transformation numérique associé représente à lui seul 400 millions de dollars de financement IDA, auxquels s’ajoute un cofinancement annoncé de 100 millions d’euros de l’Agence française de développement.

Le Malawi dispose également de son Digital Malawi Acceleration Project. Ces investissements construisent la base sur laquelle la future stratégie régionale devra fonctionner.

Il reste néanmoins un problème : avoir Internet ne signifie pas automatiquement avoir accès à l’IA dans de bonnes conditions. Il faut de la puissance de calcul. Des data centers et des données adaptées. Des ingénieurs. Et souvent des devises pour payer des services cloud étrangers.

C’est pourquoi plusieurs pays tentent maintenant de développer leurs propres capacités. L’Algérie place par exemple données, infrastructures et capital humain au cœur de son propre pari sur l’intelligence artificielle.

Le COMESA pourrait aider à éviter une multiplication de petits marchés isolés.

Un pays de quelques millions d’habitants possède un pouvoir de négociation limité face à Microsoft, Google, AWS, Meta ou OpenAI. Un espace régional de plusieurs centaines de millions de personnes pèse autrement. Ce n’est pas encore un marché numérique unique. Mais la logique apparaît.

Réguler l’IA sans la tuer avant qu’elle existe

Le volet réglementaire sera probablement le plus difficile. Les États africains se trouvent face à deux risques presque opposés. Le premier consiste à ne rien encadrer.

Des systèmes d’IA peuvent alors être utilisés dans la santé, le crédit, le recrutement ou les services publics sans règles suffisantes sur les biais, les données personnelles ou les possibilités de recours.

Le deuxième risque consiste à copier des réglementations extrêmement lourdes conçues pour des marchés beaucoup plus riches. Une startup malawite ou congolaise de cinq personnes ne possède pas le service juridique d’une Big Tech.

Lui imposer exactement les mêmes processus qu’à une entreprise de plusieurs centaines de milliards de dollars peut simplement empêcher l’innovation locale avant qu’elle ne commence. Le COMESA cherche donc des model policies plutôt qu’une réglementation identique appliquée aveuglément partout.

Cette approche peut également faciliter les activités transfrontalières. Une entreprise développant une solution d’IA agricole au Rwanda pourrait plus facilement l’étendre en Zambie, au Malawi ou en RDC si certaines règles sur les données, la cybersécurité ou la responsabilité sont compatibles.

Aujourd’hui, cette fragmentation coûte cher. Chaque marché peut demander des procédures, des autorisations ou des standards différents. Pour une grande entreprise étrangère, cela reste gérable.

L’harmonisation régionale pour l’IA

Pour une startup africaine, beaucoup moins. L’harmonisation régionale peut donc devenir un avantage économique, pas seulement juridique. Elle pourrait aussi renforcer les défenses communes.

Les cybercriminels africains adoptent déjà l’IA plus vite que de nombreux services chargés de les poursuivre. Une stratégie régionale qui parle d’intelligence artificielle sans intégrer cybersécurité, fraude et confiance numérique serait rapidement dépassée.

Le COMESA semble avoir compris ce lien. Les consultations mettent explicitement la digital trust and safety parmi les axes de travail. Reste également la question de l’inclusion. Le risque est assez évident.

L’IA peut améliorer les services publics tout en aggravant la fracture numérique si seuls les citadins connectés, diplômés et équipés peuvent réellement l’utiliser.

Le Malawi insiste donc sur les femmes, les jeunes, les populations rurales et les personnes vivant avec un handicap.

L’intention est bonne. La vraie difficulté sera le financement.

Une stratégie régionale peut recommander une connexion abordable. Elle ne construit pas automatiquement une antenne dans un village isolé.

En effet, elle peut demander des modèles adaptés aux langues locales. Ne finance pas automatiquement les millions d’heures nécessaires pour produire des jeux de données de qualité.

Elle peut promouvoir une IA africaine.

Elle ne fabrique pas les GPU.

Le COMESA dispose néanmoins d’un avantage que beaucoup de stratégies nationales n’ont pas : il peut relier politique numérique, commerce régional, infrastructures et investissements dans une même architecture.

C’est probablement là que se jouera la réussite du projet.

Le continent possède déjà beaucoup de documents stratégiques sur l’intelligence artificielle.

Il lui manque davantage de capacité à les transformer en infrastructures, produits et entreprises.

À Lilongwe, le COMESA ne cherche donc pas seulement à décider comment réguler l’IA.

Il tente de répondre à une question plus importante : comment éviter que 21 pays deviennent simplement 21 marchés consommateurs de technologies conçues ailleurs ?

En bref

  • Le COMESA prépare une Regional AI Strategy et une Regional Digital Inclusion Strategy.
  • Des consultations de quatre jours ont commencé au Malawi le 19 août 2026, après une première étape au Rwanda.
  • Agriculture, santé, éducation, commerce, services publics, gouvernance, éthique et réglementation figurent parmi les secteurs étudiés.
  • Le programme IDEA associé représente jusqu’à 2,48 milliards de dollars et vise plus de 180 millions de personnes dans 15 pays.
  • Le COMESA veut également produire des plans d’action et des modèles réglementaires adaptables aux différents niveaux de maturité numérique de ses États membres.
  • Connectivité, compétences, accessibilité, cybersécurité et confiance numérique sont traitées avec l’IA plutôt que séparément.

À propos de l’auteur

Mosengo Léon

Mosengo Léon

Mosengo Léon est un analyste crypto et rédacteur pour BrefCrypto.com, reconnu pour ses analyses approfondies des marchés Bitcoin et cryptomonnaies, l’impact des événements structurants comme les crises et levées de fonds, et sa capacité à rendre accessibles les enjeux techniques et économiques de la blockchain pour investisseurs et passionnés