La CFTC vient d’installer un comité “Innovation” et y place, dès le départ, des patrons de la crypto comme Brad Garlinghouse (Ripple), Brian Armstrong (Coinbase) et Vlad Tenev (Robinhood). L’idée est de faire remonter au régulateur la réalité du terrain, avant d’écrire des règles qui seront contournées, attaquées en justice, ou juste inutilisables. Dans le contexte américain actuel, c’est aussi un signal politique. La crypto n’est plus traitée comme un accident de parcours, mais comme une industrie avec laquelle l’État doit composer.
En bref :
- La CFTC met des CEO crypto au cœur de son nouveau comité Innovation.
- Objectif affiché : écrire des règles plus réalistes pour les marchés américains.
- Reste à voir si cette ouverture produit de la clarté, ou seulement une nouvelle couche de politique.
Une “table” qui ressemble à un rapport de force assumé
Le nouveau comité s’appelle Innovation Advisory Committee (IAC). Il remplace l’ancien Technology Advisory Committee et compte 35 membres. La crypto y pèse lourd. Des dirigeants liés aux exchanges, à la DeFi, à l’infrastructure et même aux marchés prédictifs. Uniswap, Chainlink Labs, Kraken, Crypto.com, Bullish, Grayscale ou Anchorage Digital y sont aussi. Ce n’est pas un club de discussion discret. C’est une photo de famille.
Ce qui frappe, c’est le mélange. On y croise Nasdaq, CME Group, Cboe, ICE ou DTCC, donc la tuyauterie traditionnelle des marchés. La CFTC n’essaie pas de choisir “ancien monde” contre “nouveau monde”. Elle les met sur la même chaise. Et quand tu fais ça, tu admets qu’une partie de la crypto est déjà devenue de la finance, avec des enjeux de marché, de risque et de surveillance.
Le choix des CEO n’est pas anodin non plus. Un CEO, ce n’est pas un juriste venu lire des mémos. C’est quelqu’un qui tranche, qui engage sa boîte, et qui comprend la mécanique des flux. En plaçant des profils aussi exposés que Ripple, Coinbase et Robinhood, la CFTC achète une forme de pragmatisme. Et elle se donne aussi une protection : “on a consulté l’industrie” pèsera lourd le jour où les règles seront critiquées.
“Future-proof” : la promesse est belle, la pente est raide
Le président de la CFTC, Michael S. Selig, assume l’objectif : “future-proof” les marchés et définir des “règles de la route” pour un âge d’or des marchés financiers américains. La formule est volontairement large. Elle englobe blockchain, IA, cloud, nouveaux produits, nouveaux modèles d’affaires. C’est le vocabulaire d’un régulateur qui veut rattraper le rythme, pas le casser.
Mais “future-proof”, en crypto, c’est souvent une bataille contre le timing. Les règles arrivent après les usages. Les usages se déplacent dès que les règles se précisent. La DeFi n’attend pas une consultation de 90 jours. Les tokens se listent, se delistent, migrent de chaînes, et les volumes basculent de juridiction en une nuit. Le comité peut réduire l’écart, pas l’effacer.
Il y a aussi un angle plus stratégique : la CFTC se positionne comme le régulateur central de la crypto “marché”. Elle rappelle qu’elle supervise les dérivés et les commodities, et qu’elle veut comprendre comment les innovations transforment ces marchés. Dans la pratique, cela revient à tirer la couverture sur une partie du terrain que la SEC occupait de façon plus agressive ces dernières années.
Ce que l’industrie crypto peut gagner… et ce qu’elle risque
Le gain évident, c’est la clarté. Pas la clarté parfaite, plutôt la clarté praticable. Quand des acteurs comme Coinbase ou Robinhood parlent, ils parlent aussi de conformité, de reporting, de garde, de market structure. Ce sont des sujets qui font bouger les volumes. Si la CFTC sort des lignes plus lisibles, une partie de la liquidité institutionnelle pourrait arrêter de regarder les États-Unis comme un terrain miné.
Le deuxième gain, plus discret, c’est la normalisation. Être invité à la table, c’est être reconnu comme partie prenante. Cela ne “blanchit” pas tout, mais ça change la température. Selig a déjà montré une approche plus ouverte, notamment sur les innovations de marché comme les contrats d’événements, et sur l’idée de moderniser l’arsenal réglementaire plutôt que d’empiler des interdictions.
Le risque, lui, est double. D’abord, la capture réglementaire. Si le régulateur écoute surtout les plus gros, il écrit des règles taillées pour eux, et il rend la concurrence plus chère pour les petits. Ensuite, la confusion publique : un comité n’est pas une loi. Ce n’est pas une amnistie. Ce n’est même pas une garantie de cohérence entre agences. C’est un outil d’influence. Et en crypto, l’influence finit toujours par se mesurer en décisions concrètes : qui peut lister quoi, où, et sous quelles contraintes.
