L’enquête tombe au pire moment pour l’exchange. Le département américain de la Justice vient de demander la confiscation de 61 millions de dollars de cryptomonnaies qu’il présente comme le produit de ventes clandestines de pétrole iranien. Les autorités affirment que deux sociétés chinoises ont notamment utilisé des comptes Binance pour déplacer une partie de ces fonds.
Le dossier rappelle forcément 2023. Binance avait déjà plaidé coupable aux États-Unis pour plusieurs violations, dont des infractions aux sanctions contre l’Iran, et accepté plus de 4,3 milliards de dollars de pénalités.
Cette fois, Washington veut savoir ce qui s’est passé après.
Binance revient dans le viseur
La pression réglementaire sur les exchanges s’est fortement durcie ces derniers mois. BrefCrypto observait déjà que Binance avait bloqué les transactions impliquant 17 plateformes et services associés à plusieurs juridictions sanctionnées, dont certains acteurs liés à l’Iran.
La nouvelle enquête va cependant plus loin.
Selon les informations rapportées par Bitcoin Magazine à partir de Bloomberg, les procureurs cherchent à déterminer si Binance Holdings Ltd. aurait consciemment laissé des entités liées à l’Iran utiliser la plateforme pour contourner les sanctions américaines.
Le terme important est « consciemment ».
Qu’une adresse ou une entreprise sanctionnée ait utilisé une infrastructure crypto ne suffit pas, à lui seul, à établir la responsabilité pénale d’un exchange. Pour Washington, la question est notamment de savoir quelles informations Binance possédait, quels contrôles étaient en place et comment l’entreprise a réagi lorsqu’un risque a été identifié.
À ce stade, il s’agit donc d’une enquête rapportée par des sources anonymes à Bloomberg.
Il n’y a pas de nouvelle condamnation.
Pas de nouvel accord judiciaire annoncé.
Et pas de conclusion publique établissant que Binance a commis une nouvelle infraction.
Le contexte historique rend néanmoins cette enquête particulièrement sensible.
61 millions de dollars déjà visés par le DOJ
Quelques jours avant cette révélation, le département américain de la Justice a déposé une procédure civile de confiscation concernant environ 61 millions de dollars de cryptomonnaies.
Le DOJ affirme que ces fonds proviennent de ventes clandestines de pétrole brut et de produits pétroliers iraniens.
Les autorités américaines vont beaucoup plus loin dans leur description du réseau. Elles soutiennent qu’un ensemble d’adresses crypto, baptisé « Entity A » dans la plainte, a reçu et redistribué plus de 1,5 milliard de dollars de recettes liées à ces ventes de pétrole. Une partie des flux aurait ensuite bénéficié au gouvernement iranien, à des intermédiaires liés aux Gardiens de la révolution et à d’autres acteurs associés à Téhéran.
Deux sociétés chinoises sont directement citées : Blessed Trust et Hexa Whale.
Selon le DOJ, elles auraient utilisé des comptes sur Binance pour convertir et transférer une partie de l’argent.
L’administration américaine affirme également que les deux structures se présentaient comme sociétés de gestion ou de courtage alors qu’elles auraient joué un rôle d’intermédiaire dans le recyclage de recettes pétrolières.
Il faut conserver la qualification juridique exacte : la procédure de confiscation est civile et les accusations contenues dans la plainte doivent encore être établies devant le tribunal. Le DOJ le précise lui-même.
Le montant de 61 millions de dollars correspond aux actifs que Washington cherche actuellement à saisir, pas à l’ensemble des flux supposés du réseau.
Le précédent de 2023 pèse lourd
Binance connaît déjà ce dossier.
En novembre 2023, l’exchange avait plaidé coupable aux États-Unis pour violation du Bank Secrecy Act, défaut d’enregistrement comme money transmitter et violation de l’International Emergency Economic Powers Act.
Le règlement avait atteint exactement 4,316 milliards de dollars entre amende pénale et confiscation.
L’élément iranien figurait explicitement dans le dossier.
Le DOJ avait établi à l’époque que Binance savait disposer d’un nombre important de clients vivant dans des juridictions sous sanctions américaines, dont l’Iran, tout en servant également des clients américains. Entre janvier 2018 et mai 2022, la plateforme avait ainsi permis plus de 898 millions de dollars de transactions entre utilisateurs américains et utilisateurs habituellement résidents en Iran, selon l’accord judiciaire.
Changpeng Zhao avait parallèlement plaidé coupable pour avoir échoué à maintenir un programme efficace de lutte contre le blanchiment.
Le groupe avait accepté de renforcer profondément son dispositif de conformité et d’être soumis à une surveillance indépendante.
C’est ce passé qui donne une autre dimension à la nouvelle enquête.
Washington ne cherche pas seulement à comprendre comment des fonds iraniens ont transité dans l’écosystème crypto.
Il cherche, selon Bloomberg, à savoir si Binance aurait laissé se reproduire après sa condamnation un comportement lié précisément au type de risque pour lequel il avait déjà été sanctionné.
Si cette hypothèse était confirmée, l’enjeu dépasserait largement une simple défaillance KYC.
L’Iran multiplie les circuits crypto
La pression américaine intervient dans un contexte beaucoup plus large.
L’Iran est confronté depuis des années à de lourdes sanctions qui limitent son accès au dollar, aux banques internationales et à de nombreux circuits de paiement. Les crypto-actifs présentent donc un intérêt évident pour certaines entreprises et certains intermédiaires cherchant des alternatives transfrontalières.
BrefCrypto a déjà suivi les mouvements financiers et les rumeurs de plusieurs milliards autour des avoirs iraniens, ainsi que leur impact indirect sur Bitcoin et les marchés.
Les États-Unis ont parallèlement renforcé leur surveillance des infrastructures crypto associées à Téhéran.
Bitcoin Magazine rapporte que le Trésor a notamment ciblé plusieurs wallets liés au régime et que la majorité des actifs gelés lors d’une opération précédente se trouvait sous forme de USDT.
Cette différence entre Bitcoin et un stablecoin centralisé compte.
Tether peut techniquement geler certains USDT sur demande ou dans le cadre de ses procédures de conformité.
Bitcoin ne possède pas d’émetteur central capable d’inscrire une adresse sur une liste noire au niveau du protocole.
Cela ne signifie pas que les BTC sont impossibles à saisir. Lorsqu’un exchange garde les clés, qu’un propriétaire coopère ou qu’une autorité obtient le contrôle d’un wallet, les bitcoins peuvent changer de mains.
La blockchain reste transparente.
Le contrôle des clés reste décisif.
Le problème dépasse Bitcoin
Le titre du dossier parle facilement de « Bitcoin iranien ».
Dans les faits, les circuits examinés sont beaucoup plus larges.
Les autorités américaines s’intéressent aux stablecoins, aux comptes d’exchange, aux entreprises écrans, aux adresses non hébergées et aux conversions entre monnaie traditionnelle et actifs numériques.
Le rôle du CEX devient donc central.
Un exchange comme Binance n’est pas le réseau Bitcoin. Il constitue une rampe d’entrée, un marché et parfois un dépositaire. Le guide BrefCrypto sur le fonctionnement d’un exchange crypto et la différence entre CEX et DEX aide justement à comprendre cette séparation.
Sur une blockchain ouverte, une transaction peut être difficile à empêcher avant son émission.
Un intermédiaire réglementé, lui, connaît normalement une partie de ses clients, détient des données de connexion, surveille les dépôts et retraits et peut bloquer certaines opérations.
C’est précisément pourquoi les sanctions financières se concentrent de plus en plus sur ces points de passage.
La crypto peut déplacer des fonds mondialement.
La conversion, la liquidité et la garde restent souvent concentrées dans des entreprises identifiables.
Et c’est là que Washington exerce sa pression.
La conformité de Binance est directement testée
Depuis 2023, Binance insiste fortement sur les investissements réalisés dans sa conformité.
La plateforme a renforcé ses procédures KYC, ses équipes chargées des sanctions et ses outils d’analyse blockchain. Elle bloque également davantage de services et adresses lorsque ceux-ci sont visés par des sanctions internationales.
Ce travail n’efface pas le dossier historique.
Le nouveau test consiste à déterminer s’il a réellement fonctionné.
L’enquête rapportée par Bloomberg intervient alors que les autorités américaines disposent d’un nouvel ensemble de transactions issues de l’affaire pétrolière iranienne. Si certaines de ces opérations ont traversé Binance, les enquêteurs peuvent comparer les mouvements on-chain, les comptes internes et les dispositifs de contrôle utilisés par l’exchange.
Le simple passage des fonds ne prouve pas que Binance savait leur origine.
À l’inverse, l’existence d’un programme de conformité ne garantit pas qu’aucune transaction problématique ne puisse passer.
Le dossier se joue donc dans cette zone.
Qui savait quoi ?
À quel moment ?
Et quelles mesures ont été prises ?
Les réponses détermineront si l’affaire reste une enquête sur des utilisateurs ayant détourné l’infrastructure ou devient un nouveau dossier contre l’exchange lui-même.
Une nouvelle étape dans la guerre financière autour de l’Iran
Le dossier Binance montre surtout à quel point les sanctions et la crypto sont désormais imbriquées.
Washington surveille les wallets.
Les exchanges surveillent leurs utilisateurs.
Les émetteurs de stablecoins peuvent bloquer des actifs.
Les enquêteurs suivent les transactions publiques pendant que les réseaux sanctionnés utilisent plusieurs sociétés, juridictions et plateformes.
La géopolitique finit donc directement dans les carnets d’ordres.
BrefCrypto l’observait déjà lorsque les tensions entre Washington et Téhéran faisaient bouger Bitcoin et le pétrole autour du détroit d’Ormuz. Cette fois, le sujet n’est plus le prix du BTC.
C’est l’infrastructure financière elle-même.
Binance a déjà payé plus de 4,3 milliards de dollars pour ses défaillances passées, notamment celles concernant l’Iran.
La question de 2026 est désormais différente : les contrôles imposés après cette condamnation ont-ils réellement fermé la porte ?
Pour l’instant, les procureurs enquêtent.
Le DOJ poursuit séparément la confiscation de 61 millions de dollars.
Les faits publiquement établis s’arrêtent là.
Ce qui est acquis, en revanche, c’est que les États-Unis ont désormais assez de données on-chain et assez de points d’entrée réglementés pour suivre des circuits financiers qui, il y a encore quelques années, étaient souvent présentés comme presque invisibles.