Les stablecoins peuvent grignoter une part réelle des dépôts bancaires. C’est l’avertissement posé noir sur blanc par Standard Chartered. La banque estime que l’effet n’est pas théorique, surtout aux États-Unis, où certaines banques régionales vivent largement de l’argent “qui dort” sur les comptes.
En bref :
- Les stablecoins ne sont plus un sujet marginal, car leurs volumes deviennent systémiques.
- Standard Chartered voit un risque direct de fuite des dépôts, surtout pour les banques régionales.
- Le CLARITY Act agit comme un test grandeur nature entre finance traditionnelle et dollars tokenisés.
Une fuite discrète, mais massive, si la dynamique s’accélère
Standard Chartered part d’un constat simple : la taille du marché devient trop grande pour rester un “détail crypto”. Les stablecoins pèsent désormais un peu plus de 300 milliards de dollars à l’échelle mondiale. Et cette base progresse vite.
Geoff Kendrick, qui pilote la recherche actifs numériques chez Standard Chartered, avance une règle pratique. Les dépôts bancaires américains pourraient baisser d’environ un tiers de la capitalisation des stablecoins adossés au dollar. Dit autrement, si l’écosystème stablecoins gonfle, une partie des dépôts suit le mouvement.
Le point qui fait mal se lit dans les comptes des banques : le revenu net d’intérêts. C’est la marge entre ce que la banque gagne sur ses prêts et ce qu’elle paye sur les dépôts. Quand les dépôts s’érodent, la marge se tasse. Et certaines banques n’ont pas beaucoup d’autres moteurs.
Pourquoi les banques régionales sont en première ligne
Toutes les banques ne sont pas exposées de la même façon. Les banques d’investissement vivent davantage des commissions, des marchés, du conseil. Les banques universelles diversifient mieux. Par ailleurs, les banques régionales, elles, restent souvent très dépendantes du couple dépôts-crédits.
C’est pour cela que Kendrick cite des noms précis, plutôt que de parler en généralités. Huntington Bancshares, M&T Bank, Truist Financial ou encore CFG Bank ressortent comme plus sensibles à un choc de dépôts lié aux stablecoins.
Le mécanisme est presque banal. Un client garde moins de cash sur son compte courant. Il le “parque” en stablecoins, parfois pour des paiements, parfois pour des transferts, parfois pour accéder à des rendements ailleurs. La banque perd une source de financement bon marché. Ce n’est pas spectaculaire. C’est justement le danger.
Le détail décisif : où dorment les réserves des stablecoins
Il existe une idée rassurante, souvent répétée. Si un dépôt quitte une banque pour acheter un stablecoin, mais que l’émetteur du stablecoin remet tout en dépôts bancaires, alors le système bancaire ne perd rien au total. C’est le scénario “transfert interne”.
Sauf que, dans la pratique, la boucle ne se referme pas vraiment. Standard Chartered souligne que les deux géants du secteur ne conservent qu’une petite fraction de leurs réserves sous forme de dépôts bancaires. Tether serait autour de 0,02 %. Circle autour de 14,5 %. Cela implique “très peu de redépôts” par rapport aux volumes créés.
Résultat : même si le stablecoin est présenté comme un dollar numérique, ses réserves s’empilent ailleurs que sur des comptes bancaires classiques. Typiquement dans des instruments très liquides. Le système gagne en fluidité, mais il retire une brique de financement aux banques. Le débat devient alors moins idéologique que comptable.
CLARITY Act : un révélateur politique plus qu’un simple texte technique
Le projet de loi américain sur la structure de marché, souvent appelé CLARITY Act, cristallise cette tension. Une de ses idées centrales est de limiter ou d’interdire les intérêts versés simplement pour “détenir” un stablecoin. Les banques y voient une digue contre l’aspiration des dépôts. Une partie de la crypto y voit un coup de frein déguisé.
La séquence récente illustre le tiraillement. Coinbase a publiquement pris ses distances avec le texte dans sa forme actuelle, et des discussions au Sénat ont été repoussées. Ce n’est pas anecdotique : quand un leader de marché se retire, c’est que le compromis est fragile.
En toile de fond, le calendrier politique pèse lourd. Le texte existe, il est formalisé, et il circule entre versions à Washington. Mais son chemin dépend des arbitrages entre innovation, stabilité financière et concurrence bancaire. Certains observateurs notent qu’un retard trop long peut le coincer avant les échéances électorales de 2026. Standard Chartered, de son côté, continue de viser une adoption d’ici fin du premier trimestre 2026.
