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Bitcoin : La crise turque met 18,3 Md$ de fonds sous liquidation

131 fonds représentant près de 890 milliards de livres turques, soit environ 18,3 milliards de dollars, sont désormais engagés dans une procédure de liquidation. Quelque 353 000 investisseurs sont concernés après une vague de retraits qui aurait atteint 1 milliard de dollars en une seule journée. Dans le même temps, la Bourse d’Istanbul vient de perdre 8,18 % en une semaine, la lire évolue autour d’un nouveau plus bas face au dollar et l’inflation reste supérieure à 31 %. La Turquie ne traverse pas encore une crise systémique selon ses autorités. Elle cumule néanmoins suffisamment de tensions pour rappeler pourquoi une partie de sa population s’est tournée depuis plusieurs années vers Bitcoin, les stablecoins et d’autres actifs crypto.

Un investisseur examine des fonds en baisse à Istanbul, près d’un symbole de la lire et d’un bitcoin
La liquidation de fonds turcs ravive le débat sur les actifs monétaires alternatifs, sans signaler à elle seule une crise systémique.

Bitcoin revient dans le débat alors que la lire chute encore

Un dollar valait environ 48,77 livres turques le 18 septembre, soit un nouveau plus haut du USD/TRY pour 2026 et donc un nouveau plus bas de la monnaie turque. Début janvier, le dollar se négociait encore autour de 42,97 livres. En moins de neuf mois, la devise a donc continué à perdre du terrain face au billet vert.

Cette dépréciation arrive alors que Bitcoin vient lui-même de reprendre la zone des 80 000 dollars, dans un contexte où les investisseurs mondiaux s’interrogent de nouveau sur l’inflation, les taux et la solidité des monnaies. Pour un épargnant turc, la comparaison ne se fait d’ailleurs pas uniquement entre BTC et dollar. Elle se fait entre Bitcoin et une monnaie locale dont le pouvoir d’achat continue d’être rongé.

L’inflation officielle turque atteignait encore 31,51 % sur un an en août, selon l’Institut statistique national TÜİK. Les prix alimentaires progressaient de 33,79 %, les transports de 35,08 % et le logement, l’énergie et les combustibles de 39,77 %. Sur le seul mois d’août, les prix ont encore augmenté de 1,84 %.

La Banque centrale maintient parallèlement son taux directeur à 37 %, avec un taux de prêt au jour le jour à 40 %. Elle considère que la tendance sous-jacente de l’inflation ralentit, mais reconnaît que les prix élevés de l’énergie constituent toujours un risque.

Une monnaie qui se déprécie. Des taux à 37 %. Une inflation à plus de 31 %. Voilà déjà un environnement où la recherche d’actifs alternatifs devient assez rationnelle, même sans parler de la crise des fonds.

La Bourse d’Istanbul vient de perdre 8,18 % en une semaine

Le deuxième choc est arrivé sur le marché actions.

Entre le 14 et le 18 septembre, le BIST 100 a reculé de 8,18 %, terminant la semaine autour de 13 284 points. Certaines actions ont subi des pertes beaucoup plus violentes : plusieurs titres ont abandonné plus de 40 % en seulement cinq séances.

Ce mouvement ne provient pas simplement d’une inquiétude macroéconomique générale. Une partie de la pression est liée aux difficultés rencontrées par plusieurs gestionnaires de fonds détenant des positions importantes dans des entreprises peu liquides.

Le mécanisme est assez classique lorsqu’il se dérègle. Des fonds achètent massivement certaines actions dont peu de titres circulent réellement sur le marché. La demande fait monter le prix. La hausse améliore la valeur liquidative du fonds. Les performances spectaculaires attirent de nouveaux investisseurs, ce qui apporte encore plus de capitaux à investir.

Puis le cycle se retourne.

Des investisseurs demandent à récupérer leur argent. Le gestionnaire doit vendre des actifs pour les rembourser. Lorsque les positions sont peu liquides, vendre beaucoup fait immédiatement baisser leur prix. La chute de la valeur liquidative provoque de nouvelles demandes de retrait, qui nécessitent encore davantage de ventes.

Le Financial Times décrit précisément cette dynamique comme un « fund run », l’équivalent d’une ruée vers la sortie appliquée aux fonds d’investissement. Le quotidien rapporte qu’environ 1 milliard de dollars aurait été retiré des fonds turcs en une seule journée lors du pic de tension.

Ce n’est donc plus uniquement la baisse d’une action.

C’est la liquidité du véhicule qui devient le problème.

131 fonds et environ 353 000 investisseurs concernés

La réponse du régulateur a été particulièrement lourde.

La Capital Markets Board turque a suspendu les souscriptions et rachats de fonds liés à sept sociétés de gestion : Tera, Pusula, Hedef, Atlas, A1 Capital, Pardus et Bulls. Les autorités ont ensuite lancé le processus de liquidation de 131 fonds associés à ces structures.

La valeur totale des portefeuilles concernés tourne autour de 890 à 891 milliards de livres turques. Au cours actuel de la lire, cela représente environ 18,3 milliards de dollars. Reuters évoquait également environ 353 000 investisseurs concernés.

İş Bankası a été désignée pour gérer la liquidation des fonds de Tera, tandis que la banque publique Ziraat Bankası prend en charge les fonds liés aux six autres gestionnaires. Le processus doit convertir progressivement les actifs en liquidités afin de restituer l’argent aux investisseurs au prorata de leurs parts. Les paiements pourront se faire progressivement et la liquidation devrait théoriquement durer jusqu’à trois mois, avec possibilité d’extension.

Il faut pourtant éviter un raccourci important : 18,3 milliards de dollars n’ont pas disparu.

Il s’agit de la valeur des actifs placés dans les fonds qui doivent être liquidés, pas d’une perte de 18,3 milliards. Une partie importante de cette valeur peut être récupérée à mesure que les positions sont vendues.

Le problème réside précisément dans les conditions de ces ventes. Si un fonds doit céder rapidement une quantité importante d’actions peu liquides, il peut obtenir beaucoup moins que la dernière valeur affichée sur son portefeuille. C’est cette différence entre valeur théorique et prix réellement disponible qui transforme une crise de rachats en crise de liquidité.

Les autorités veulent maintenant empêcher que ce mécanisme ne contamine le reste du marché.

Ankara injecte de la liquidité et réduit les marges

La réaction a été rapide.

La banque centrale turque a porté son financement par repo jusqu’à 300 milliards de livres et relevé fortement les limites d’emprunt des banques sur le marché interbancaire. Reuters rapporte que ces limites ont été multipliées par dix afin de garantir suffisamment de liquidités en livres dans le système.

Le régulateur des marchés a pris une autre décision inhabituelle : le ratio minimum de fonds propres exigé pour certaines opérations sur marge a été temporairement abaissé de 35 % à 20 % jusqu’au 2 octobre. L’idée est de réduire la probabilité que des appels de marge forcent encore davantage de ventes sur un marché déjà sous pression.

Dit autrement, les autorités essaient d’interrompre une boucle particulièrement dangereuse.

Les prix baissent. La valeur des garanties baisse. Les investisseurs doivent fournir davantage de collatéral. Ceux qui ne le peuvent pas sont forcés de vendre. Ces ventes font encore baisser les prix et déclenchent de nouveaux appels de marge.

Réduire temporairement l’exigence de 35 à 20 % donne davantage d’air aux positions existantes.

Cela ne résout pas le problème fondamental des actifs surévalués ou peu liquides. Cela donne surtout du temps.

La réaction officielle tranche également avec certaines formulations très alarmistes circulant sur les réseaux sociaux. Le Comité de stabilité financière turc affirme qu’il n’existe « aucun risque fondamental ou structurel » pour le fonctionnement général de Borsa İstanbul et que les difficultés sont concentrées dans une partie limitée du marché des fonds. Le ministère les considère comme temporaires et gérables.

Cette position mérite d’être rapportée.

Elle n’empêche pas que l’intervention soit importante. Lorsqu’une banque centrale injecte davantage de liquidité, que le régulateur modifie les règles de marge et que 131 fonds sont placés en liquidation simultanément, le problème n’est manifestement pas anodin.

Les obligations ajoutent une nouvelle source de pression

Le marché obligataire donne également une idée du stress actuel.

Le rendement des obligations souveraines turques à dix ans évoluait autour de 32,24 % le 15 septembre. Il a ensuite bondi jusqu’à environ 35,27 % le 18 septembre, soit plus de trois points de pourcentage supplémentaires en quelques séances selon les données historiques disponibles.

Une hausse du rendement signifie une baisse du prix des obligations déjà en circulation.

Elle indique aussi que les investisseurs exigent davantage pour prêter de l’argent à long terme en livres turques.

Avec une inflation supérieure à 31 %, ce niveau n’a rien d’absurde. Mais la combinaison reste difficile pour l’économie. Les entreprises doivent se financer à des coûts élevés. Le gouvernement fait face à des rendements importants. Les actions doivent rivaliser avec des placements obligataires capables de servir des taux nominaux spectaculaires.

Le problème est que l’investisseur turc ne raisonne pas uniquement en rendement nominal.

Une obligation peut rapporter 30 % en livres.

Si la monnaie perd parallèlement une part importante de sa valeur face au dollar, le résultat en monnaie internationale est beaucoup moins impressionnant.

C’est exactement cette contradiction qui a alimenté depuis plusieurs années la demande turque pour le dollar, l’or et les cryptoactifs.

Bref Crypto explique régulièrement comment inflation et rendements obligataires changent l’arbitrage autour de Bitcoin. Le cas turc pousse simplement cette logique beaucoup plus loin : le rendement nominal domestique est extrêmement élevé parce que l’inflation et le risque de change le sont eux aussi.

Un actif rare libellé indépendamment de la lire devient alors naturellement intéressant.

Cela ne signifie toujours pas qu’il est sans risque.

La Turquie est déjà l’un des grands marchés crypto au monde

Le recours aux cryptoactifs en Turquie ne date pas de cette semaine.

Chainalysis classait le pays 14e mondial en adoption crypto en 2025. Le cabinet estime que les entrées brutes en actifs numériques observées depuis 2021 ont atteint environ 878 milliards de dollars à la mi-2025, dans un environnement marqué par plusieurs épisodes de dépréciation de la lire et d’inflation élevée.

Le FMI va encore plus loin dans son rapport publié début 2026. L’institution estime qu’entre un quart et la moitié des ménages turcs détiendraient désormais une forme de cryptoactif, tout en soulignant les risques que cela représente pour le contrôle des flux de capitaux et pour la stabilité financière.

Mais il faut là encore corriger une idée courante : les Turcs ne se réfugient pas uniquement dans Bitcoin.

Les stablecoins occupent une place énorme.

Chainalysis avait déjà observé que la Turquie était l’un des marchés où les stablecoins représentaient la plus grande part des achats réalisés avec la monnaie locale. Dans certaines périodes, les achats de stablecoins en livres se rapprochaient de 6 milliards de dollars mensuels. L’usage augmentait parallèlement à l’inflation.

C’est assez logique.

Une personne cherchant simplement à échapper à la dépréciation de la lire peut préférer USDT ou USDC, dont la volatilité est beaucoup plus faible que celle de Bitcoin.

Celui qui achète BTC prend un pari supplémentaire : la rareté de l’actif peut protéger son pouvoir d’achat sur longue période, mais son prix peut aussi perdre 30 ou 50 % en dollars avant de repartir.

La crise turque ne démontre donc pas automatiquement que Bitcoin est « la solution ».

Elle démontre quelque chose de plus simple : lorsque la confiance dans la monnaie locale s’érode durablement, les habitants cherchent des sorties.

« C’est pour cela que je possède Bitcoin » : l’argument fonctionne, avec une limite

Le raisonnement du post est facile à comprendre.

La lire atteint de nouveaux plus bas.

L’inflation reste supérieure à 30 %.

Les actions viennent de perdre plus de 8 % en une semaine.

Les rendements obligataires dépassent 35 %.

Une partie des fonds d’investissement subit des rachats massifs et 131 véhicules doivent maintenant être liquidés.

Face à cette accumulation, Bitcoin offre une caractéristique que le système turc ne peut pas modifier : son offre maximale reste limitée à 21 millions de BTC.

La Banque centrale turque peut augmenter ou réduire la liquidité en livres.

Le régulateur peut modifier temporairement les exigences de marge.

Les gestionnaires peuvent fermer des fonds.

Aucun de ces acteurs ne peut créer un vingt-et-unième million plus un bitcoin.

C’est la force monétaire du raisonnement.

Mais Bitcoin n’est pas une assurance contre toutes les crises financières. Il évoluait autour de 80 000 dollars le 20 septembre, après avoir chuté près de 58 000 dollars quelques mois plus tôt. Un Turc ayant converti toute son épargne en BTC au mauvais moment aurait pu protéger son patrimoine contre la lire tout en subissant simultanément une lourde perte en dollars.

C’est pourquoi l’exemple turc ne devrait pas être résumé par « la finance traditionnelle s’effondre, donc Bitcoin monte ».

Il montre plutôt pourquoi les systèmes monétaires instables créent une demande structurelle pour des actifs situés en dehors de la monnaie nationale.

Dollar.

Or.

Stablecoins.

Bitcoin.

Les Turcs utilisent déjà les quatre.

La crise des fonds ajoute aujourd’hui une nouvelle couche au problème, parce qu’elle touche cette fois un véhicule que beaucoup d’épargnants utilisaient précisément pour essayer de protéger leur argent de l’inflation.

Si les autorités parviennent à contenir les difficultés aux 131 fonds concernés, l’épisode restera une crise sévère mais localisée.

Si les retraits se propagent, que les ventes forcées reprennent et que la lire accélère encore sa chute, la question deviendra beaucoup plus large.

Dans les deux cas, Bitcoin n’a pas besoin que la Turquie s’effondre pour démontrer son utilité.

Il lui suffit que suffisamment de personnes préfèrent détenir un actif dont personne à Ankara ne peut modifier l’offre.

Sources citées1
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Auteur

Mosengo Léon

Mosengo Léon est un analyste crypto et rédacteur pour <em>BrefCrypto.com</em>, reconnu pour ses analyses approfondies des marchés Bitcoin et cryptomonnaies, l’impact des événements structurants comme les crises et levées de fonds, et sa capacité à rendre accessibles les enjeux techniques et économiques de la blockchain pour investisseurs et passionnés