L’Ouganda a rappelé une réalité simple : quand Internet s’éteint, les habitudes numériques changent en quelques heures. Dans ce contexte tendu, BitChat, une messagerie décentralisée qui fonctionne en réseau maillé Bluetooth, a explosé dans les classements. Et l’équipe a immédiatement enchaîné avec une mise à jour très visible : l’audiovisuel.
Un succès né d’une coupure, pas d’une campagne marketing
BitChat a ajouté l’envoi de photos et de notes audio, ainsi qu’un maillage Bluetooth à plus longue portée, juste après avoir dominé les téléchargements en Ouganda. La dynamique est directement liée à la coupure d’Internet décidée avant l’élection présidentielle du 15 janvier 2026, qui a poussé une partie du public à chercher des canaux alternatifs.
Ce type d’adoption n’a rien de mystérieux. Quand les applications classiques dépendent d’un réseau indisponible, la valeur se déplace vers ce qui “passe quand même”. BitChat joue précisément sur cette promesse : pas de serveur central, pas de compte, et des messages qui avancent de téléphone en téléphone, en Bluetooth.
Le fait marquant, c’est la vitesse. Selon Reuters, l’application a compté plus de 28 000 téléchargements en Ouganda depuis le début de l’année, avec une hausse nette par rapport aux mois précédents. Ce n’est pas un raz-de-marée mondial. Mais en période de blackout, c’est largement suffisant pour créer un effet d’entraînement.
L’audiovisuel, un détail qui change la donne
Sur le papier, “ajouter des photos et des notes audio” ressemble à une mise à niveau classique. En pratique, c’est un test de maturité. Le texte est léger. L’audio et l’image, eux, mettent immédiatement sous pression la stabilité du réseau maillé, la gestion des files d’attente et la consommation d’énergie.
C’est aussi une réponse à l’usage réel. Lors d’une période électorale, les messages vocaux deviennent vite un format de confiance, surtout dans des groupes. Ils portent l’intonation. Ils réduisent les malentendus. Et ils circulent plus facilement qu’un long paragraphe tapé sur un écran fatigué. BitChat semble vouloir coller à ce terrain-là, sans sur-promettre.
Enfin, l’audiovisuel donne à l’app un visage plus “grand public”. La version iOS mentionne explicitement ces ajouts, avec un routage Bluetooth amélioré, une meilleure portée et des correctifs de stabilité. Autrement dit : BitChat ne veut pas seulement être l’application “d’urgence”, elle veut rester installée après l’urgence.
Portée, routage, Tor : l’ingénierie derrière le buzz
L’autre annonce clé concerne le réseau lui-même : un meilleur algorithme de routage pour des maillages “plus stables et à plus longue portée”. Dans un Bluetooth mesh, chaque téléphone peut relayer. Mais sans un bon routage, on obtient du bruit, des doublons, et une batterie qui fond. Optimiser cela, c’est le vrai travail, celui qu’on ne voit pas sur un classement d’App Store.

BitChat met aussi en avant l’intégration d’Arti, l’implémentation Rust de Tor, pour gagner en rapidité et en fiabilité. Il faut le lire correctement. Le Bluetooth permet de discuter hors-ligne, localement. Tor intervient plutôt quand l’app bascule sur une couche Internet, ou quand certaines fonctionnalités exigent une sortie réseau plus robuste et plus privée. Ce n’est pas “Tor à la place d’Internet”. C’est un filet de sécurité quand Internet revient, mais reste surveillé.
Dernier point, rarement mis en avant aussi frontalement : l’audit par un organisme tiers, avec correction des anomalies. Pour une app qui se positionne sur la confidentialité et la résilience, c’est presque un passage obligé. Parce qu’un réseau maillé, c’est aussi une surface d’attaque différente : proximité physique, relais non fiables, risques de spam, et métadonnées à minimiser.
Le rappel froid du régulateur : “on peut aussi éteindre”
Le succès de BitChat en Ouganda a déclenché une réaction officielle. Nyombi Thembo, directeur exécutif de la Commission ougandaise des communications (UCC), a publiquement averti que l’application ne devait pas être vue comme un bouclier automatique contre les restrictions. Il a même affirmé que les autorités pouvaient “désactiver” des plateformes si nécessaire.
Cette déclaration dit deux choses à la fois. D’un côté, elle vise à décourager une lecture trop romantique de la technologie, comme si un Bluetooth mesh rendait un État impuissant. De l’autre, elle signale que la bataille ne se joue pas seulement sur le plan technique. Elle se joue aussi sur le plan légal, sur la distribution, et sur les points d’appui classiques : boutiques d’apps, réglementation locale, pression sur les opérateurs.
En parallèle, l’opposant Bobi Wine a encouragé ses partisans à télécharger l’application, justement par crainte d’un durcissement des communications durant la séquence électorale. C’est là que BitChat devient un symbole malgré elle : un outil banal, mais projeté au centre d’un moment politique. Et quand une app devient un symbole, chaque mise à jour ressemble à un communiqué, même si ce n’est “que” de l’audio et des photos.
