Bitcoin traîne une réputation de système simple, presque austère. Pourtant, le sujet qui empoisonne Ethereum depuis des années s’invite désormais côté Bitcoin : le MEV, pour Miner/Maximal Extractable Value. En clair, la valeur qu’un producteur de bloc peut capter en choisissant l’ordre, l’inclusion ou l’exclusion de certaines transactions. L’arrivée de méta-protocoles et d’usages plus « programmables » sur Bitcoin a mécaniquement ouvert plus d’angles d’attaque. Des rapports récents relient cette montée du MEV à l’essor d’Ordinals, BRC-20 et Runes, qui rendent les arbitrages et les stratégies de priorité plus intéressants, donc plus disputés.
Le MEV sur Bitcoin : moins spectaculaire, mais plus insidieux
Sur Bitcoin, la base technique n’a pas changé : pas de smart contracts natifs comme sur Ethereum. Mais le terrain de jeu, lui, s’est élargi. Quand l’activité on-chain devient plus dense et plus hétérogène, la simple décision “quelle transaction passe avant laquelle” prend de la valeur.
Le MEV ne se résume pas à un “mineur méchant” qui triche. C’est souvent plus banal : capter un arbitrage, privilégier un flux privé, ou accepter des transactions dans un ordre qui favorise un acteur rapide plutôt qu’un utilisateur normal. Sur Ethereum, ces logiques ont été industrialisées. Sur Bitcoin, elles restent plus fragmentées, mais la trajectoire pointe dans la même direction.
Et c’est là que ça pique : plus l’extraction devient technique, plus elle favorise les plus gros. La course n’est pas seulement financière. Elle dépend de l’infrastructure, de l’accès à l’information et de la capacité à analyser le mempool à la microseconde. À la fin, la promesse de neutralité se froisse, même si personne ne “casse” Bitcoin.
Le vrai risque : la centralisation par la bande
Bitcoin n’a pas besoin d’un cartel officiel pour se centraliser. Il suffit que les marges se déplacent. Si une part croissante des revenus potentiels vient du MEV plutôt que des frais “naturels”, les mineurs ont un intérêt direct à s’adosser à des spécialistes, des canaux privés, ou des partenaires qui vendent de l’optimisation.
On le voit déjà dans l’écosystème au sens large : des acteurs se positionnent pour construire des produits MEV appliqués à Bitcoin. L’exemple de Rebar, startup qui a levé des fonds pour développer des solutions liées au MEV côté Bitcoin, illustre que le sujet n’est plus théorique ni réservé aux chercheurs.
Le problème, c’est l’effet de seuil. Quand l’avantage vient de la vitesse, des connexions et du calcul, la concurrence “ouverte” a tendance à se refermer. Et une fois que quelques routes deviennent dominantes, la question de la censure revient par la fenêtre. Pas forcément par idéologie, parfois juste par conformité, pression commerciale, ou prudence.
PBS : la leçon d’Ethereum, utile mais pas rassurante
Le réflexe naturel consiste à regarder ce qu’Ethereum a fait. Le modèle Proposer-Builder Separation (PBS) sépare la construction du bloc et la proposition du bloc. Dans sa version la plus utilisée, via des systèmes de type MEV-Boost, des constructeurs bâtissent des blocs optimisés et les validateurs choisissent l’enchère la plus rentable.
Sur le papier, c’est élégant. Dans les faits, l’architecture a souvent déplacé le centre de gravité vers quelques intermédiaires. Les relays et les builders les plus performants captent une part importante du flux, ce qui pose des questions de concentration et de contrôle. La littérature récente continue d’analyser ces effets, notamment la dépendance à des acteurs hors-protocole
Pour Bitcoin, copier-coller PBS n’a pas beaucoup de sens. Le réseau n’a pas le même modèle, ni les mêmes primitives. Mais la leçon est utile : une solution “anti-MEV” peut devenir une solution “pro-intermédiaires” si elle n’est pas pensée avec obsession pour la simplicité et la permissionless-ness.
MEVpool : un compromis assumé, avec un pari sur les transactions scellées
C’est là qu’arrive MEVpool, une proposition discutée dans les cercles techniques Bitcoin. L’idée n’est pas de nier le MEV, mais de le canaliser. MEVpool propose un marché où les acteurs MEV publient des offres, tandis que les mineurs gardent la main sur la construction finale du bloc, sans abandonner toute la valeur à un petit club de builders.
La pièce la plus intéressante du dispositif, ce sont les “transactions scellées”. En pratique, l’objectif est simple : empêcher la lecture complète de certaines transactions avant qu’un bloc valide soit trouvé, afin de réduire le frontrunning et les manipulations opportunistes. Le scellage devient une barrière temporelle. Pas un bouclier magique, mais un ralentisseur placé au bon endroit.
Reste le point sensible : comment garantir ce scellage. Deux options reviennent souvent : des intermédiaires de confiance, ou des environnements d’exécution sécurisés (TEE) capables d’attester qu’ils respectent les règles avant de révéler les données. C’est un compromis : on échange une partie de la pureté idéologique contre une réduction du pouvoir discrétionnaire, et donc du MEV toxique.
