Le Nigeria vient de faire un choix qui dit beaucoup sur l’époque : au lieu de “chasser” la crypto sur la blockchain, il la fait entrer par la porte administrative. Pas de loupe on-chain, pas de chasse aux adresses : un formulaire, une identité, un numéro fiscal.
La surveillance change de terrain : de la chaîne à l’identité
Depuis le 1er janvier 2026, les plateformes de services crypto opérant dans le pays doivent relier l’activité des clients à un numéro d’identification fiscale (TIN) et, pour les particuliers, à un numéro d’identification national (NIN). Autrement dit, la crypto n’est plus seulement un actif, c’est un dossier. Et ce basculement n’est pas un détail technique. C’est une manière de reprendre la main sur une économie numérique qui, jusque-là, avançait plus vite que l’administration.
Jusqu’ici, l’État pouvait soupçonner, estimer, deviner. Mais relier une transaction à une personne réelle restait un sport difficile. La réforme renverse la logique : au lieu de “suivre” les jetons, on attache l’activité à l’identité au moment de la déclaration.
Ce que ça signifie, très concrètement : les autorités fiscales peuvent comparer des volumes de transactions crypto avec des revenus déclarés, des historiques fiscaux, des incohérences. La crypto devient lisible parce qu’elle devient nominative.
Cette approche est aussi un aveu pragmatique. L’analyse blockchain à grande échelle coûte cher, demande des compétences rares et n’offre pas toujours une preuve simple à faire valoir face à un contribuable. Le Nigeria choisit donc l’outil le plus banal, l’identité, et c’est justement ce qui le rend redoutable.
Pour les plateformes crypto, la conformité devient la nouvelle “feature”
Côté entreprises, le message est limpide : si vous facilitez des transactions, vous devenez aussi un point de collecte. Les prestataires de services d’actifs virtuels doivent transmettre régulièrement des rapports détaillant la nature et la valeur des transactions qu’ils exécutent, accompagnés des informations d’identification client.
La réforme ne s’arrête pas à la fiscalité. Elle pousse aussi la crypto dans le même couloir que la conformité anti-blanchiment : signalement d’opérations suspectes, conservation longue des données, capacité à répondre aux demandes d’informations complémentaires.
Conséquence probable : un tri naturel du marché. Les acteurs structurés (KYC solide, back-office, traçabilité) survivront mieux. Les plateformes “à moitié dans la brume”, elles, devront soit se mettre au pas, soit disparaître, soit se déporter hors radar, au risque de perdre l’accès aux rails fiat et aux utilisateurs qui veulent rester du bon côté de la loi.
Un mouvement mondial : le Nigeria se branche sur le réseau CARF
Ce tournant n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance internationale vers la déclaration crypto basée sur l’identité, portée notamment par le Crypto-Asset Reporting Framework (CARF) de l’OCDE.
Le Nigeria figure dans le groupe des juridictions engagées à lancer les premiers échanges d’informations CARF d’ici 2028. Ce n’est pas demain matin, mais c’est assez proche pour obliger les acteurs à préparer leurs systèmes dès maintenant.
Et il y a un contexte local qui rend cette réforme encore plus électrique : le pays a déjà montré qu’il pouvait passer de l’observation à la confrontation quand il estime que la crypto pèse sur la stabilité économique. Les procédures visant Binance, notamment sur les questions fiscales,rappellent que l’enjeu n’est plus théorique. Le Nigeria ne “bannit” pas la crypto. Il fait quelque chose de plus subtil et parfois plus puissant. Il l’oblige à parler le langage de l’État : identité, déclaration, preuve, taxe.
