Il y a des pays où l’argent ne circule plus vraiment. Il survit. Le Venezuela en fait partie. Et, dans ce décor de sanctions, de méfiance bancaire et de monnaie nationale à bout de souffle, Tether s’est imposé comme un outil presque banal… jusqu’à devenir stratégique.
Aujourd’hui, une estimation revient avec insistance : près de 80% des revenus pétroliers du pays transiteraient via des stablecoins, surtout l’USDT. Quatre dollars sur cinq, donc. C’est massif. Et c’est exactement le genre de détail qui transforme une crypto “utilitaire” en pièce centrale d’un bras de fer géopolitique.
Sanctions : quand le pétrole change de tuyaux
Avant la capture de Maduro, les sanctions américaines ont fait une chose très concrète : elles ont rendu les circuits bancaires classiques plus risqués, plus lents, parfois inutilisables. Alors le commerce s’adapte. Pas avec des discours. Avec des chemins de traverse.
C’est là que PdVSA, la compagnie pétrolière d’État, a progressivement basculé vers des règlements en crypto, avec une préférence nette pour l’USDT. Reuters expliquait déjà en 2024 que PdVSA accélérait ce virage, en demandant des prépaiements en USDT pour protéger ses revenus du gel sur des comptes à l’étranger.
Et ce n’est pas seulement une lubie technique. Un papier de l’Atlantic Council détaille comment, à partir de 2024, certains clients auraient été poussés à utiliser des wallets et des paiements en USDT sur des deals spot, autrement dit, une “infrastructure parallèle” qui contourne les banques par design.
L’arrestation de Maduro, et l’effet projecteur sur les wallets
L’actualité a remis une couche de tension : Nicolás Maduro a été capturé par les États-Unis et a comparu devant un tribunal fédéral à New York début janvier 2026, plaidant non coupable sur des accusations lourdes liées au narcotrafic.
Dans ce contexte, les flux financiers associés au régime sont scrutés comme jamais. Pas seulement les comptes. Pas seulement les sociétés écrans. Aussi les adresses on-chain. Et c’est précisément là que Tether revient au centre de l’image. Si une partie du pétrole est payée en USDT, alors une partie de la preuve, ou des soupçons est potentiellement traçable, gelable, exploitable.
Le paradoxe, c’est que Tether n’est pas un simple spectateur. D’après le Wall Street Journal, l’émetteur dit coopérer avec les autorités et geler des adresses liées à des activités illicites ou à des violations de sanctions, sur demandes jugées valides. Le même article évoque aussi l’ordre de grandeur qui fait lever les sourcils : jusqu’à 80% des revenus pétroliers collectés en stablecoins, selon des sources citées.
Le double visage de Tether : bouée civile, levier d’État
Dans la rue, l’histoire est moins géopolitique et plus viscérale. Quand la monnaie locale fond, on ne “spécule” pas. On cherche un repère. Le WSJ rapporte une phrase de Paolo Ardoino, patron de Tether, qui résume brutalement la dynamique : sur dix ans, le bolivar aurait perdu 99,8% face au dollar, ce qui aide à comprendre pourquoi l’USDT devient un réflexe.
Mais la même propriété qui sauve des ménages (stabilité, liquidité, simplicité) peut aussi servir à huiler une machine de contournement. C’est le cœur du malaise : un stablecoin peut être, au choix, un gilet de sauvetage ou une voie de fuite. Des analystes et spécialistes des risques le répètent : ces outils ont une nature “à double usage”, entre protection du quotidien et facilitation de l’évasion des sanctions.
Et c’est là que Tether devient “nerf de la guerre” au sens littéral. Parce que l’USDT n’est pas seulement un jeton. C’est une infrastructure de paiement. Une couche neutre en apparence, mais politiquement inflammable en pratique. La suite dépendra moins des slogans que d’un point très concret : qui contrôle les rampes d’accès, qui surveille les sorties… et à quelle vitesse le monde acceptera que la finance se déplace, doucement, vers des rails qui ne passent plus par les banques.
