Bitcoin repose sous une montagne arctique
Pour comprendre ce qui a été enterré, il faut revenir au 2 février 2020. Ce jour-là, GitHub a réalisé un snapshot de tous les dépôts publics actifs répondant à ses critères d’archivage. Le dépôt bitcoin/bitcoin, qui contient Bitcoin Core, était naturellement concerné. GitHub le cite encore aujourd’hui parmi les projets emblématiques de son Arctic Vault.
Ce logiciel est le descendant direct du client Bitcoin publié par Satoshi Nakamoto. Il permet notamment de faire fonctionner un nœud complet, de vérifier les blocs et les transactions et de participer au réseau sans devoir faire confiance à un serveur central.
Le snapshot a ensuite été converti par Piql sur un support beaucoup moins moderne que le logiciel qu’il contient : du film photosensible conçu pour la conservation à très long terme.
Les 21 To de données ont nécessité 186 bobines lors du dépôt de juillet 2020. Elles ont été transportées à Longyearbyen, au Svalbard, puis placées dans l’Arctic World Archive, une infrastructure installée dans une ancienne mine de charbon. GitHub présente le site comme étant profondément enfoui dans une montagne arctique et protégé par le pergélisol.
Bitcoin dort donc littéralement dans l’Arctique.
Ou, plus exactement, une photographie de son code datant de 2020.
Les 21 To ne sont pas 21 To de Bitcoin
La précision est importante car la formulation virale peut facilement prêter à confusion.
Bitcoin Core n’occupe évidemment pas 21 téraoctets de code source. Ces 21 To correspondent à l’ensemble des millions de dépôts publics actifs sélectionnés par GitHub pour son snapshot. Linux, Python, Ruby on Rails, Docker, OpenSSL, TypeScript, PHP et de nombreux autres projets open source se trouvent dans la même archive.
GitHub ne s’est pas non plus contenté de copier l’intégralité de l’historique de chaque projet comme on dupliquerait simplement un serveur.
Pour l’Arctic Code Vault, GitHub explique avoir archivé l’état HEAD de la branche par défaut au moment du snapshot. En clair, il s’agit de la version la plus récente du projet disponible à cette date, avec certaines règles concernant les gros fichiers binaires. Les projets comptant au moins 250 étoiles bénéficiaient d’un traitement plus complet pour ces fichiers.
Bitcoin dépassait évidemment largement ce seuil.
Le code stocké n’est donc pas la totalité de l’histoire de Bitcoin depuis 2009 commit par commit. Il s’agit plutôt d’une photographie utilisable de Bitcoin Core au 2 février 2020.
Et elle n’est plus à jour.
Depuis cette date, le projet a reçu des milliers de modifications, corrections, optimisations et nouvelles fonctionnalités. Le dépôt bitcoin/bitcoin dépasse aujourd’hui les 50 000 commits sur GitHub.
L’Arctique conserve un fossile logiciel.
Un fossile particulièrement précieux.
Un film conçu pour survivre jusqu’en 3020
Pourquoi imprimer du code informatique sur un film au XXIe siècle ?
Parce que les technologies utilisées pour conserver nos données vieillissent beaucoup plus vite qu’on ne l’imagine.
Un disque dur peut tomber en panne.
Un SSD peut perdre ses données.
Les formats deviennent obsolètes.
Une plateforme disparaît.
Un data center nécessite constamment de l’électricité, des équipes de maintenance et de nouvelles machines.
GitHub cherchait autre chose : un support capable d’attendre des siècles sans dépendre d’un serveur encore opérationnel.
Le piqlFilm utilisé dans le projet repose sur des halogénures d’argent sur une base de polyester. GitHub indique que le support possède une durée de vie de 500 ans mesurée selon des standards ISO, tandis que des tests de vieillissement accéléré suggèrent qu’il pourrait atteindre environ 1 000 ans dans de bonnes conditions.
Les données ont été compressées puis notamment représentées sous forme de codes lisibles optiquement. Chaque bobine contient aussi un guide humain expliquant comment reconstruire les informations.
C’est un détail fascinant.
Archiver les bits ne suffit pas.
Il faut également expliquer à un être humain du futur ce que ces bits veulent dire.
GitHub a donc conçu un « Tech Tree », sorte de manuel de civilisation informatique expliquant les concepts nécessaires pour comprendre l’archive, extraire les fichiers et retrouver les dépendances. Des traductions ont été préparées dans plusieurs langues.
Le pari n’est pas simplement que le film survivra.
Il faut que quelqu’un, en 2520 ou 3020, puisse encore le comprendre.
Le code de Bitcoin n’est pas Bitcoin lui-même
C’est probablement la distinction la plus intéressante de cette histoire.
Si tous les ordinateurs Bitcoin de la planète disparaissaient demain, sortir les bobines du Svalbard ne ferait pas automatiquement réapparaître le réseau tel qu’il existe aujourd’hui.
Pourquoi ?
Parce que le code source et la blockchain sont deux choses différentes.
Bitcoin Core est le logiciel. Il contient les règles et les outils permettant notamment de valider les transactions, reconnaître des blocs conformes et communiquer avec d’autres nœuds.
La blockchain est l’historique des blocs que ces nœuds ont validés depuis janvier 2009.
Les bitcoins eux-mêmes ne sont pas enregistrés dans Bitcoin Core comme des pièces dans une base de données privée. Le réseau fonctionne notamment autour d’UTXO, ces sorties de transactions non dépensées qui indiquent quelles quantités peuvent encore être utilisées. Un explorateur de blocs permet justement d’observer ces données publiques.
L’Arctic Code Vault ne contient pas non plus les clés privées des utilisateurs.
Encore moins leurs seed phrases.
Enterrer le code ne revient donc pas à mettre 21 millions de BTC dans un coffre.
Et restaurer le logiciel de 2020 ne suffirait pas à retrouver automatiquement toutes les transactions réalisées après le snapshot.
Cette nuance rend pourtant le projet encore plus intéressant.
GitHub n’essaie pas de sauver la monnaie Bitcoin.
Il préserve la connaissance nécessaire pour comprendre comment l’un des systèmes monétaires numériques les plus importants du début du XXIe siècle fonctionnait.
Personne ne possède réellement ce code
Le fait que Bitcoin se retrouve dans cette archive aux côtés de Linux ou Python rappelle aussi une caractéristique parfois oubliée du réseau : son code est public.
N’importe qui peut consulter le dépôt.
Le télécharger.
L’étudier.
Proposer une modification.
Créer une copie.
Compiler son propre logiciel.
Bitcoin Core décrit d’ailleurs son projet comme open source et rappelle que tout le monde peut contribuer. Les mainteneurs disposent du droit d’intégrer les modifications retenues, mais leur rôle consiste essentiellement à fusionner les changements ayant obtenu suffisamment de revue et de consensus entre les contributeurs.
Les fichiers actuels portent encore une trace assez spectaculaire de cette histoire.
Dans plusieurs parties du code, notamment bitcoind.cpp, on trouve toujours la mention du copyright de Satoshi Nakamoto pour 2009-2010, suivie de celle des développeurs Bitcoin Core depuis 2009. Le logiciel est distribué sous licence MIT.
Satoshi a disparu.
Le projet a continué.
C’est peut-être la partie la plus remarquable.
Les entreprises technologiques sont généralement organisées autour de leurs fondateurs. Le fondateur décide, recrute, lève du capital et conserve une certaine autorité sur le produit.
Bitcoin a perdu son créateur très tôt et n’a pas cessé de fonctionner.
Des centaines de développeurs ont travaillé sur le logiciel au fil des années sans qu’un successeur de Satoshi devienne le nouveau propriétaire du protocole.
Même les évolutions techniques restent volontairement lentes. CHECKTEMPLATEVERIFY illustre bien cette culture : proposer quelques lignes capables de modifier les possibilités offertes par Bitcoin peut nécessiter des années de discussion, d’audits et de tests.
Du code public.
Une évolution prudente.
Pas de siège social à appeler si quelque chose ne plaît pas.
L’Arctique protège aussi Linux, Python et OpenSSL
Bitcoin n’a pas bénéficié d’une faveur particulière de GitHub.
Et c’est précisément ce qui rend son inclusion intéressante.
Le projet fait partie d’un ensemble beaucoup plus vaste que GitHub décrit comme le patrimoine logiciel open source de notre époque. Parmi les projets mis en avant figurent Linux, Python, OpenSSL, Rails, Node.js, Docker, TypeScript, PHP, Hadoop, Homebrew et Bitcoin.
Une bonne partie du monde numérique moderne dépend directement ou indirectement de logiciels open source.
Serveurs.
Smartphones.
Banques.
Cloud.
Intelligence artificielle.
Blockchains.
Infrastructures gouvernementales.
Applications grand public.
Le problème est que l’importance économique d’un logiciel ne garantit absolument pas sa conservation historique.
Les logiciels sont étrangement fragiles.
Un manuscrit peut survivre des siècles dans une bibliothèque.
Un programme enregistré sur un format propriétaire peut devenir pratiquement illisible en quelques décennies si les machines capables de l’ouvrir disparaissent.
GitHub tente donc d’éviter un scénario étrange : qu’un historien du XXIVe siècle sache que l’humanité utilisait Bitcoin ou Linux, sans disposer du logiciel permettant de comprendre réellement leur fonctionnement.
L’Arctic Code Vault devient alors moins un backup qu’une capsule temporelle technologique.
Un futur chercheur pourrait observer le Bitcoin de 2020 presque comme nous étudions aujourd’hui une machine à vapeur du XIXe siècle.
Sauf qu’ici, les plans complets sont conservés avec la machine.
186 bobines en 2020, puis 188 dans le coffre
Un autre détail mérite d’être clarifié.
Le chiffre initial est bien 186 bobines.
L’Arctic World Archive indique que ces 186 rouleaux de piqlFilm ont été déposés le 8 juillet 2020. GitHub a annoncé publiquement la fin de l’opération quelques jours plus tard.
Mais GitHub parle aujourd’hui parfois de 188 bobines dans l’Arctic Code Vault.
Il ne s’agit pas d’une contradiction.
En 2022, lorsque l’entreprise a finalisé son installation physique dans le coffre métallique du Svalbard, deux bobines supplémentaires contenant notamment des éléments du Tech Tree et d’autres informations permettant d’interpréter l’archive avaient rejoint l’ensemble. GitHub écrivait alors que 188 bobines reposaient dans la chambre renforcée.
Le contenu a donc été pensé comme quelque chose de plus robuste qu’une simple collection de fichiers.
L’idée pourrait presque sembler post-apocalyptique.
Et GitHub ne le cache pas vraiment.
Le programme a été conçu pour résister aux changements de sociétés, d’entreprises et de technologies. Le Svalbard a été choisi notamment pour son isolement, sa stabilité géologique et politique et les conditions permettant une conservation sans énergie permanente.
L’Arctic World Archive se trouve d’ailleurs à proximité du célèbre Svalbard Global Seed Vault, autre infrastructure créée autour d’une logique semblable : conserver aujourd’hui quelque chose qui pourrait être précieux pour des générations beaucoup plus lointaines.
Des graines pour l’agriculture.
Du code pour le monde numérique.
Et Bitcoin au milieu.
Même Satoshi aurait probablement reconnu le principe
L’ironie est assez belle.
Bitcoin a été conçu pour ne pas dépendre d’un lieu central.
Et une copie de son code a fini enfermée dans l’un des coffres physiques les plus extrêmes de la planète.
Cela ne crée pourtant aucune contradiction.
Le Bitcoin vivant n’a pas besoin du Svalbard.
Si l’Arctic Code Vault disparaissait demain, le réseau continuerait de produire ses blocs. Des milliers de copies du logiciel existent ailleurs. Les dépôts sont clonés sur des machines indépendantes. GitHub travaille en parallèle avec Software Heritage, Internet Archive et plusieurs bibliothèques pour conserver d’autres copies de logiciels open source. L’approche porte même un nom dans l’archivage numérique : LOCKSS, “Lots Of Copies Keeps Stuff Safe”.
Cette philosophie ressemble étrangement à celle de Bitcoin.
Ne pas faire confiance à une seule copie.
Ne pas dépendre d’un seul serveur.
Multiplier les redondances.
Accepter qu’un élément puisse disparaître sans faire disparaître le système.
Le code de Bitcoin enterré dans l’Arctique n’est donc pas son ultime sauvegarde.
C’est une sauvegarde parmi beaucoup d’autres.
Et c’est exactement le point.
Le réseau Bitcoin fonctionne parce que son logiciel, ses données et ses règles peuvent être reproduits par des personnes indépendantes. Le coffre du Svalbard pousse simplement cette logique beaucoup plus loin dans le temps.
En 2026, le marché discute quotidiennement du prix du BTC, des ETF, des trésoreries d’entreprise et de la prochaine résistance technique.
Sous une montagne norvégienne, une autre version de Bitcoin ne regarde aucun graphique.
Elle ne mine aucun bloc.
Elle ne possède aucun BTC.
Elle conserve simplement le code d’un réseau tel qu’il existait le 2 février 2020, aux côtés de certains des logiciels qui ont construit Internet.
Si le film tient réellement mille ans, quelqu’un pourra théoriquement encore lire ce code autour de l’année 3020.
Le prix du bitcoin à cette date est impossible à imaginer.
Que le protocole soit encore utilisé ou devenu une pièce d’histoire l’est tout autant.
Mais une chose pourrait survivre à ces deux scénarios : les instructions permettant de comprendre comment Bitcoin fonctionnait lorsque nous étions encore là pour l’écrire.