Le message va plus loin qu’un simple soutien à la crypto. Selig estime que la blockchain pourrait progressivement modifier la manière dont les actifs traditionnels sont échangés, réglés et utilisés comme collatéral. Actions, obligations, matières premières et autres instruments financiers pourraient être concernés. Il compare même cette transition au passage des anciens parquets de trading aux plateformes électroniques.
La CFTC ne part pas de zéro. Elle a déjà publié un cadre destiné aux marchés souhaitant fonctionner 24/7, autorisé certaines formes de collatéral numérique et ouvert la voie aux contrats perpétuels Bitcoin réglementés aux États-Unis. Une partie de l’architecture des marchés crypto commence donc à contaminer, au sens technique du terme, la finance traditionnelle.
La CFTC parle désormais de « tokenisation massive »
Le choix des mots est inhabituellement direct. Dans son discours officiel du 22 septembre, Selig explique que les régulateurs doivent préparer les marchés à une « mass tokenization », adapter les anciens cadres à la blockchain et à l’intelligence artificielle, puis préparer les acteurs financiers à un monde combinant finance on-chain et marchés disponibles en permanence. Il précise toutefois au début de son intervention que ces vues sont les siennes en tant que président et ne représentent pas nécessairement une position formelle de l’ensemble de la Commission.
Cette orientation rejoint ce que BrefCrypto observait déjà avec BlackRock, JPMorgan et la tokenisation de Wall Street. Le sujet n’est plus seulement de créer un token représentant une obligation ou une action. Il s’agit de revoir l’infrastructure située derrière le marché.
Selig cite notamment le règlement presque instantané et la possibilité de déplacer le collatéral en temps réel entre chambres de compensation, intermédiaires et utilisateurs.
Aujourd’hui, une opération financière peut impliquer plusieurs systèmes, intermédiaires, fenêtres de règlement et immobilisations de capitaux. Un actif tokenisé peut théoriquement circuler sur une infrastructure programmable avec beaucoup moins de ruptures entre les différentes étapes.
La CFTC ne dit pas que toute cette transformation est déjà réalisée. Selig présente plutôt la tokenisation comme une architecture que le régulateur doit désormais être capable d’accueillir à grande échelle.
Des marchés ouverts 24 heures sur 24
Bitcoin ne ferme jamais.
Wall Street, si.
Cette différence pourrait progressivement se réduire sur certains marchés. Selig constate une demande croissante pour des infrastructures de trading, compensation et règlement disponibles 24/7, notamment parce que les investisseurs opèrent désormais dans tous les fuseaux horaires et que les technologies numériques permettent techniquement un fonctionnement continu.
La CFTC travaille déjà sur le sujet. Le 29 mai, son personnel a publié un avis spécifique sur le trading, le clearing et le settlement 24/7 destiné aux marchés enregistrés, chambres de compensation et intermédiaires souhaitant étendre leurs opérations en continu.
Le document apporte néanmoins une nuance importante : tous les marchés ne se prêtent pas nécessairement de la même manière au 24/7.
Les dérivés crypto sont considérés comme particulièrement adaptés en raison de leur infrastructure numérique et de leur portée mondiale. Certains marchés agricoles répondent à des usages, clientèles et contraintes de couverture différents.
Le régulateur ne propose donc pas simplement de garder chaque Bourse américaine ouverte jour et nuit.
Il cherche à déterminer quels marchés peuvent réellement fonctionner dans ce modèle sans affaiblir la gestion du risque, la surveillance, les systèmes de compensation ou la résilience opérationnelle.
Et la crypto fournit déjà le laboratoire grandeur nature.
Bitcoin a déjà amené les perpetuals aux États-Unis
La transformation est plus avancée qu’il n’y paraît.
Le 29 mai 2026, la CFTC a approuvé la cotation d’un véritable contrat perpétuel Bitcoin sur KalshiEX. Contrairement à un future traditionnel, le perpetual n’a pas de date d’expiration fixe. Ce type de produit s’est développé précisément dans les marchés crypto qui fonctionnent en permanence.
Selig avait alors présenté l’opération comme une manière de ramener aux États-Unis une activité largement développée sur les plateformes offshore.
Cette étape est intéressante parce qu’elle inverse en partie l’histoire habituelle.
Pendant plusieurs années, la finance traditionnelle a surtout cherché à adapter Bitcoin à ses propres instruments : futures à échéance, ETF, custody institutionnelle.
Désormais, certaines innovations nées ou popularisées dans la crypto remontent dans l’autre direction.
Les perpetuals en sont un exemple.
Le 24/7 en est un autre.
Le règlement on-chain pourrait constituer le suivant.
Cela ne signifie pas que la totalité des mécanismes utilisés sur les exchanges crypto seront transplantés à Wall Street. Les exigences de marge, de surveillance, de continuité opérationnelle et de protection des clients resteront différentes.
La CFTC cherche précisément à construire cette passerelle réglementaire plutôt qu’à copier sans contrôle l’écosystème offshore.
Les stablecoins deviennent du collatéral financier
La deuxième pièce de cette architecture concerne les stablecoins.
Ils ne servent plus uniquement aux traders qui passent de Bitcoin à USDT ou USDC. La CFTC travaille désormais sur leur utilisation dans les marchés dérivés réglementés.
En février 2026, le personnel de la Commission a élargi une position de non-intervention permettant, sous certaines conditions, à des Futures Commission Merchants d’accepter certains actifs numériques non considérés comme securities comme collatéral. La définition des stablecoins de paiement éligibles a notamment été étendue pour inclure ceux émis par certaines national trust banks.
Le mouvement avait commencé dès septembre 2025 avec une initiative spécifique consacrée au tokenized collateral, notamment aux stablecoins.
Cela change leur fonction économique.
Un stablecoin ne sert plus seulement à transférer un dollar numérique d’un wallet vers un autre. Il peut devenir une brique de gestion du collatéral, utilisée pour garantir des positions sur des marchés réglementés.
C’est précisément l’un des domaines où les stablecoins pourraient dépasser leur rôle historique dans le trading crypto.
Pour un marché dérivé, la possibilité de déplacer rapidement le collatéral est particulièrement importante. Du capital actuellement immobilisé pendant certains processus pourrait théoriquement être mobilisé plus efficacement.
Selig présente cette mobilité en temps réel comme l’un des bénéfices possibles de l’infrastructure tokenisée.
Le changement peut paraître technique.
Il touche en réalité à l’une des fonctions les plus importantes de la finance : où se trouve la garantie, qui la contrôle et à quelle vitesse peut-elle être mobilisée lorsque le risque évolue ?
La blockchain ne va pas simplement remplacer Wall Street
La formule « future of finance is on-chain » résume bien l’enthousiasme du secteur crypto, mais ce n’est pas la formulation exacte utilisée par Selig.
Le président de la CFTC parle plutôt de préparer les acteurs à un monde de « onchain finance » et affirme croire que la tokenisation pourrait apporter aux différentes classes d’actifs un changement comparable à celui provoqué autrefois par le passage du trading à la criée au trading électronique.
La différence est importante.
Tokeniser une obligation ne signifie pas automatiquement supprimer les banques.
Une action on-chain reste soumise à des droits de propriété, une société émettrice, une réglementation et des règles de marché.
Une chambre de compensation peut utiliser une infrastructure blockchain sans devenir un protocole DeFi anonyme.
Une banque peut utiliser un stablecoin ou un dépôt tokenisé tout en restant une banque réglementée.
La transformation pourrait donc être beaucoup moins spectaculaire visuellement qu’on ne l’imagine.
Le back-end change.
Les actifs deviennent programmables.
Le règlement accélère.
Le collatéral circule davantage.
La surface utilisée par l’investisseur peut, elle, rester presque identique.
C’est déjà ce que l’on observe dans plusieurs projets institutionnels. L’investissement récent de Nasdaq dans Kraken et les actions tokenisées montre également que cette convergence avance. Les utilisateurs ne manipulent pas nécessairement une seed phrase pour bénéficier d’une infrastructure tokenisée.
La blockchain peut se retrouver sous le capot.
Pas forcément au volant.
24/7 signifie aussi gérer le risque 24/7
Il existe également un coût à la disparition de la fermeture des marchés.
Un marché ouvert en permanence doit être surveillé en permanence.
Les systèmes de marge doivent fonctionner le dimanche.
Les chambres de compensation doivent pouvoir répondre à une volatilité brutale à 3 heures du matin.
Les intermédiaires ont besoin d’équipes, de systèmes de continuité et de liquidité disponibles en dehors des horaires traditionnels.
C’est précisément pourquoi l’avis de la CFTC sur le 24/7 insiste sur les obligations existantes en matière de gestion du risque, de protection des fonds clients, de systèmes informatiques et de continuité des opérations. Le texte ne crée pas un passe-droit pour les marchés continus.
La crypto connaît déjà cette réalité.
Un crash Bitcoin ne demande pas si Wall Street dort.
Une cascade de liquidations peut démarrer le samedi.
Une stablecoin peut subir une crise le dimanche soir.
Exporter le fonctionnement continu vers davantage de marchés implique aussi d’exporter cette exigence permanente de gestion du risque.
L’enjeu réglementaire n’est donc pas seulement d’autoriser les marchés continus. Il consiste aussi à vérifier que la liquidité, les marges, la cybersécurité et les équipes de contrôle peuvent suivre sans interruption.
Wall Street se prépare à changer d’infrastructure
Selig ne promet pas que toutes les actions et obligations américaines basculeront demain sur une blockchain publique. Son discours indique plutôt que le régulateur veut disposer des règles nécessaires avant que la tokenisation change réellement d’échelle.
La CFTC prépare donc moins une rupture instantanée qu’une migration progressive du back-end financier. Les actifs peuvent rester familiers pour l’investisseur tandis que leur règlement, leur collatéral et une partie de leur circulation deviennent programmables.
Le signal le plus important se trouve peut-être là. La crypto n’essaie plus seulement d’obtenir une place dans Wall Street. Certaines de ses infrastructures commencent à devenir des modèles pour reconstruire Wall Street lui-même.