La Russie attend 10 millions de nouveaux utilisateurs
Le chiffre a été avancé le 21 septembre lors du Forum financier de Moscou. Selon Ivan Chebeskov, environ 10 millions de citoyens supplémentaires pourraient utiliser les cryptomonnaies en Russie en 2027, à différents degrés. Le ministère reconnaît toutefois qu’il est impossible de connaître précisément la base actuelle, puisque les transactions se sont longtemps déroulées en dehors d’un cadre national réglementé. BrefCrypto avait déjà détaillé l’ouverture officielle du marché crypto russe le 1er septembre. Rambler Finance rapporte directement les déclarations du vice-ministre.
Chebeskov estime qu’une partie des utilisateurs actuels passe encore par des plateformes étrangères ou par l’ancienne infrastructure informelle. Moscou espère désormais que la majorité des nouveaux venus utilisera des intermédiaires russes.
Le potentiel n’est pas négligeable. Le même vice-ministre estimait déjà en 2025 qu’environ 20 millions de Russes utilisaient la crypto pour différents usages. La Banque de Russie évaluait alors à 827 milliards de roubles, soit environ 10 milliards de dollars, les actifs détenus par les citoyens sur des portefeuilles d’exchanges à la fin mars 2025. Bitcoin représentait 62,1 % de ces avoirs, Ethereum 22 % et les stablecoins USDT et USDC 15,9 %.
Ajouter 10 millions d’utilisateurs ne signifie donc pas créer un marché à partir de zéro. Il s’agit plutôt de faire entrer une partie importante d’un marché déjà existant dans des rails réglementés.
Bitcoin, Ethereum et USDT passent par les banques
La rupture avec l’ancien modèle russe se trouve surtout dans l’infrastructure.
Depuis le 1er septembre, les particuliers non qualifiés peuvent acheter certaines cryptomonnaies très liquides par l’intermédiaire d’acteurs autorisés. Le plafond est fixé à 300 000 roubles par an et par intermédiaire, soit environ 3 600 dollars aux taux récents. Les investisseurs qualifiés peuvent accéder à une gamme plus large sans cette limite quantitative, après avoir satisfait aux conditions imposées par le régulateur.
Bitcoin, Ethereum et USDT ont été retenus par la Banque de Russie pour l’accès public. Le régulateur utilise notamment la capitalisation, le volume quotidien des échanges et l’historique des prix pour sélectionner les actifs admissibles.
BrefCrypto avait déjà expliqué pourquoi BTC, ETH et USDT avaient franchi le premier filtre réglementaire russe.
Les banques peuvent jouer un rôle important dans cette architecture. Les courtiers, gestionnaires, plateformes crypto et dépositaires numériques peuvent servir d’intermédiaires. Certaines banques russes ne se contentent d’ailleurs plus de regarder le secteur de loin.
Sberbank, première banque du pays, prépare notamment un portefeuille crypto intégré à ses applications, des services de conservation et des prêts adossés à Bitcoin, Ethereum ou USDT. L’établissement avait déjà testé un crédit garanti par du Bitcoin fin 2025.
Le passage par une banque traditionnelle change surtout l’expérience utilisateur. Acheter du Bitcoin pourrait progressivement ressembler davantage à l’achat d’une action ou d’une obligation qu’à l’utilisation d’une plateforme offshore.
Sberbank voit déjà 46 milliards de dollars d’échanges
Les projections bancaires donnent une idée de l’échelle envisagée.
Sberbank estime que les volumes de trading crypto réglementé pourraient atteindre 3 500 à 4 000 milliards de roubles durant la première année, soit environ 46 milliards de dollars. D’ici 2029, la banque prévoit jusqu’à 7 500 milliards de roubles, environ 87 milliards de dollars.
Et encore, cette estimation est présentée comme prudente.
Le ministère russe des Finances évaluait en février le volume actuel des transactions crypto à environ 50 milliards de roubles par jour. Sur une année complète, cela représente approximativement 18 000 milliards de roubles. Autrement dit, une grande partie des transactions pourrait continuer à échapper aux plateformes réglementées pendant plusieurs années.
La stratégie russe consiste donc moins à créer une demande qu’à récupérer une activité déjà présente.
Sberbank a également lancé début septembre des règlements internationaux en cryptomonnaies pour certaines entreprises engagées dans le commerce extérieur. La banque évoque des transactions exécutées en quelques minutes et une commission moyenne d’environ 0,3 %.
Ce volet est particulièrement important dans le contexte russe. Depuis les sanctions financières imposées après l’invasion de l’Ukraine en 2022, Moscou cherche des infrastructures alternatives pour certaines transactions internationales.
La crypto entre donc dans le dispositif à deux niveaux : investissement pour les particuliers, règlement international pour certaines entreprises.
La Russie n’autorise pourtant pas tout
Parler d’une Russie qui « adopte la crypto » sans nuance donnerait une image trompeuse du cadre mis en place.
Les cryptomonnaies restent interdites comme moyen de paiement courant pour les biens et services à l’intérieur de la Russie. Un consommateur ne peut donc pas légalement remplacer ses roubles par du Bitcoin au supermarché simplement parce que le marché d’investissement est désormais réglementé.
Les exceptions concernent notamment le commerce extérieur, certaines opérations entre actifs numériques et les activités liées au minage.
La Banque de Russie continue également à traiter les cryptomonnaies comme des actifs très risqués. Le 18 septembre, elle a proposé de limiter l’exposition propre des banques aux cryptomonnaies et instruments numériques étrangers à 1 % via de nouveaux ratios prudentiels. Les établissements devront également déclarer leurs volumes à partir de janvier 2027.
C’est un détail important.
Moscou ne remplace pas son système bancaire par Bitcoin. Il cherche plutôt à absorber la crypto dans une infrastructure qu’il peut surveiller, encadrer et taxer.
Même les investisseurs particuliers doivent passer un test avant d’accéder aux actifs autorisés. Les intermédiaires non réglementés seront progressivement écartés du marché domestique, tandis que les dépositaires numériques devront satisfaire à des exigences de capital et de conformité proches de celles utilisées dans la finance traditionnelle.
La Russie ouvre donc la porte. Elle garde néanmoins la main sur la serrure.
2027 doit achever la bascule réglementaire
Le calendrier explique pourquoi le ministère parle précisément de 2027.
Une première partie du nouveau régime est entrée en vigueur le 1er septembre 2026, mais plusieurs obligations doivent encore être déployées. Les participants professionnels bénéficient notamment de périodes transitoires pour obtenir les autorisations nécessaires.
À partir du 1er juillet 2027, certaines opérations devront obligatoirement passer par des structures agréées. Plusieurs dispositions supplémentaires concernant les dépositaires, les transferts et l’infrastructure entreront également en application au cours de l’année.
La Banque de Russie travaille encore sur plusieurs dizaines de textes d’application. Son premier vice-gouverneur Vladimir Chistyukhin a indiqué ce 21 septembre que l’industrie crypto russe pourrait néanmoins fonctionner dans un cadre légal largement opérationnel avant même la fin de 2026. Il évoque 27 textes réglementaires encore nécessaires à la mise en œuvre complète du dispositif.
Ce calendrier crée une période assez particulière.
Les particuliers ont déjà accès au marché réglementé. Les grandes banques préparent leurs produits. Les plateformes doivent obtenir leurs licences. Les règles prudentielles arrivent. Puis 2027 doit consolider l’ensemble.
Les 10 millions de nouveaux utilisateurs évoqués par le ministère ne sont donc pas une prévision fondée uniquement sur une hausse du prix de Bitcoin. L’hypothèse repose aussi sur une réduction de la friction : accès bancaire, garde réglementée, possibilité d’acheter BTC, ETH ou USDT avec un intermédiaire connu et cadre juridique désormais identifiable.
Pour beaucoup d’utilisateurs, cette évolution peut compter davantage qu’une nouvelle application crypto.
Aux États-Unis, le CLARITY Act reste bloqué
Le calendrier américain évolue dans une direction différente, au moins sur le plan législatif.
Le 15 septembre 2026, le Sénat n’a pas réussi à invoquer la clôture permettant de passer à l’examen du CLARITY Act. Le vote s’est terminé par 49 voix contre 50, alors que 60 voix étaient nécessaires pour franchir cette étape procédurale. Il ne s’agissait pas d’un vote final sur l’adoption de la loi, mais son échec a interrompu la progression du texte.
BrefCrypto avait déjà suivi les difficultés du CLARITY Act à réunir les 60 voix nécessaires au Sénat.
Les désaccords portaient notamment sur les règles éthiques visant les responsables politiques, les récompenses liées aux stablecoins, les banques communautaires et différents aspects de la supervision des actifs numériques. Quatre sénateurs républicains ont rejoint les démocrates lors du vote négatif, tandis que Thom Tillis a voté contre pour conserver une possibilité procédurale de demander un réexamen.
Le texte n’est donc pas juridiquement mort. Une motion de réexamen reste inscrite au Sénat. Sa fenêtre politique s’est néanmoins considérablement rétrécie avant les élections de mi-mandat.
Cela ne signifie pas non plus que les États-Unis ont cessé d’avancer sur la crypto. La SEC et la CFTC continuent à utiliser leurs pouvoirs existants, tandis que le GENIUS Act a déjà créé un cadre fédéral pour les stablecoins.
Le contraste avec la Russie porte donc surtout sur le rythme et la méthode réglementaire, pas sur une opposition simple entre un pays « pro-crypto » et un autre qui ne le serait pas.
Moscou veut maintenant ramener la crypto chez elle
Le chiffre de 10 millions de nouveaux utilisateurs résume finalement assez bien la nouvelle priorité russe.
Pendant des années, des millions de Russes détenaient déjà du Bitcoin, de l’Ether ou des stablecoins, souvent par l’intermédiaire de services étrangers. Moscou ne pouvait ni empêcher complètement cette activité ni réellement l’intégrer à son système financier.
Le nouveau cadre change ce calcul.
Bitcoin, Ethereum et USDT disposent désormais d’un chemin légal vers les particuliers. Sberbank prépare des wallets, de la conservation et des prêts garantis par des cryptomonnaies. Les paiements internationaux en crypto ont commencé pour certaines entreprises. Les exchanges, courtiers et dépositaires entrent progressivement sous licence.
Tout cela reste fortement encadré. Le plafond de 300 000 roubles pour les particuliers non qualifiés, l’interdiction des paiements domestiques et la limite prudentielle de 1 % envisagée pour les banques rappellent que la Banque de Russie ne renonce pas à sa prudence.
Pour autant, le changement de doctrine est difficile à manquer.
Il y a encore quelques années, le débat russe portait largement sur la possibilité de restreindre fortement les cryptomonnaies. En septembre 2026, la discussion porte désormais sur combien de millions de citoyens rejoindront le marché réglementé, quels actifs les banques pourront conserver ou accepter en garantie et combien de milliers de milliards de roubles transiteront sur les nouvelles plateformes.
Washington, de son côté, dispose déjà d’un secteur crypto beaucoup plus développé et d’un accès institutionnel massif à Bitcoin. Son problème actuel est différent : transformer plusieurs années d’initiatives réglementaires en une loi durable sur la structure du marché.
Deux trajectoires. Deux systèmes.
Et en Russie, 2027 pourrait devenir l’année où une activité crypto longtemps dispersée bascule massivement vers les banques et infrastructures locales.