IA Afrique : le Ghana veut serrer la vis sur l’intelligence artificielle en médecine
John Mahama demande aux régulateurs africains d’encadrer davantage l’IA médicale, la télémédecine et les dossiers numériques afin de protéger les patients.

Télémédecine, prescriptions numériques, dossiers médicaux électroniques, applications de santé et intelligence artificielle. Pour John Dramani Mahama, l’Afrique ne peut plus déployer ces technologies sans renforcer en parallèle les règles qui protègent les patients.
Le président ghanéen a lancé cet avertissement le 24 août à Accra, devant les régulateurs médicaux réunis pour la 28e conférence annuelle de l’Association of Medical Councils of Africa.
Son message tient en une phrase : l’IA peut aider un médecin. Elle ne doit pas devenir le médecin.
Le Ghana connaît déjà l’autre versant du problème. Mahama a raconté comment un fournisseur privé de dossiers médicaux numériques avait coupé son système après un différend financier, forçant des établissements à revenir vers leurs archives papier.
Quand la santé devient numérique, la dépendance technologique devient elle aussi un risque médical.
IA Afrique : Mahama réclame des règles avant les accidents
Le débat arrive alors que l’Afrique cherche déjà à reprendre davantage de contrôle sur les données et infrastructures nécessaires à l’IA.
Dans la santé, l’enjeu devient encore plus sensible.
Une application d’intelligence artificielle peut analyser une radiographie, aider à identifier une maladie, résumer un dossier ou suggérer certaines décisions cliniques.
La télémédecine peut mettre un médecin à portée d’un village situé à plusieurs centaines de kilomètres d’un hôpital.
Un dossier médical électronique peut éviter qu’un patient répète cinq fois les mêmes examens.
Tout cela est utile.
Mahama ne remet pas ce potentiel en cause.
Lors de la conférence AMCOA, le président a au contraire reconnu que la télémédecine, les applications mobiles, le suivi à distance et les dossiers électroniques peuvent étendre l’accès aux soins aux populations mal desservies.
Il demande toutefois aux régulateurs africains d’aller beaucoup plus vite.
Le Ghana Health Service travaille déjà à la révision de sa stratégie nationale sur les dossiers médicaux. Le chantier inclut désormais explicitement l’intelligence artificielle, la cybersécurité, l’interopérabilité et la gouvernance des données.
Le problème n’est donc plus théorique.
Lorsqu’un algorithme propose un diagnostic erroné, qui répond ?
Le médecin ?
L’hôpital ?
L’entreprise ayant construit le modèle ?
Le fournisseur du logiciel ?
Et que se passe-t-il lorsqu’une plateforme utilisée dans plusieurs centaines d’établissements cesse soudainement de fonctionner ?
Mahama a donné un exemple ghanéen particulièrement concret.
Selon lui, un fournisseur privé chargé d’un système de dossiers médicaux électroniques avait exigé plusieurs paiements supplémentaires avant de finir par désactiver le système.
Les responsables ont dû retourner vers des dossiers archivés sur papier pendant qu’ils cherchaient une autre solution.
Un désaccord commercial venait de devenir un problème de continuité des soins.
L’incident pose une question qui dépasse largement le Ghana : lorsqu’un hôpital numérise ses dossiers, possède-t-il réellement son système ?
Ou loue-t-il simplement l’accès à ses propres données ?
Une IA entraînée ailleurs peut mal soigner ici
Mahama soulève un deuxième risque : les données utilisées pour entraîner les modèles.
Une intelligence artificielle apprend à partir d’exemples.
Pour reconnaître certaines pathologies sur une image médicale, elle doit voir énormément d’images correctement identifiées.
Si la quasi-totalité de ces données provient d’Europe, d’Amérique du Nord ou d’Asie, ses performances ne sont pas automatiquement identiques sur toutes les populations africaines.
Couleur de peau.
Prévalence des maladies.
Équipement utilisé.
Conditions environnementales.
Qualité des images.
Historique médical disponible.
Beaucoup de variables peuvent changer.
C’est pour cette raison que le président ghanéen estime que l’Afrique ne doit pas rester simple consommatrice de technologies médicales conçues ailleurs.
Cette préoccupation rejoint directement le nouveau laboratoire d’IA appliquée que Google développe justement à Accra.
Le Ghana veut attirer l’innovation.
Il commence en parallèle à demander quelles données et quelles normes doivent encadrer cette innovation.
Mahama insiste surtout sur un principe : l’IA doit soutenir le jugement professionnel, pas le remplacer.
La distinction paraît évidente.
Elle devient beaucoup moins claire lorsqu’un médecin dispose de quelques minutes par patient et qu’un logiciel lui affiche directement une recommandation.
Plus l’outil semble performant, plus le professionnel peut être tenté de lui faire confiance.
C’est ce que les chercheurs appellent parfois le biais d’automatisation : l’humain accorde un poids excessif à la décision produite par la machine parce qu’il suppose qu’un système informatique possède forcément davantage d’informations.
Or une IA peut se tromper avec beaucoup d’assurance.
Dans un chatbot, cela produit une mauvaise réponse.
Dans un hôpital, les conséquences changent d’échelle.
Le risque s’accroît avec les applications grand public.
Des millions de personnes interrogent déjà des assistants IA sur leurs symptômes avant de consulter.
Certains systèmes peuvent fournir des indications utiles.
Ils peuvent aussi manquer une urgence, mal interpréter un symptôme ou rassurer quelqu’un qui aurait dû consulter rapidement.
La réglementation médicale traditionnelle partait d’une réalité simple : on réglemente celui qui soigne.
Avec l’IA, il faut parfois réglementer également l’outil qui influence celui qui soigne.
Le Ghana veut éviter une nouvelle dépendance numérique
Le gouvernement ne veut pourtant pas ralentir la digitalisation du secteur.
Son plan de développement sanitaire 2026-2029 prévoit au contraire une montée en puissance des systèmes interopérables, de la télémédecine et des outils assistés par IA.
Le document reconnaît que l’adoption reste encore lente.
D’ici 2029, une part beaucoup plus importante des établissements devrait utiliser régulièrement la télémédecine et les outils intelligents.
Ce changement exigera également une infrastructure solide.
Internet.
Électricité.
Serveurs.
Cybersécurité.
Personnel formé.
Et des règles sur les données.
Un dossier médical est probablement l’une des bases de données les plus sensibles qu’un individu puisse posséder.
Maladies.
Traitements.
Grossesses.
Résultats de laboratoire.
Santé mentale.
Antécédents familiaux.
Informations génétiques dans certains cas.
Une fuite ne se corrige pas en changeant simplement un mot de passe.
Le Ghana révise donc ses règles de gestion des dossiers médicaux au moment même où l’IA augmente considérablement la valeur de ces données.
Le sujet rejoint la réforme que prépare également le Nigeria pour adapter sa législation sur les données à l’intelligence artificielle.
L’Afrique se retrouve ici face à un équilibre difficile.
Des réglementations trop faibles exposent les patients.
Des règles copiées mécaniquement sur les marchés occidentaux peuvent devenir trop coûteuses pour les startups et hôpitaux locaux.
Mahama demande donc une réglementation « ancrée dans la réalité africaine ».
C’est probablement la partie la plus importante de son discours.
Un hôpital rural au Ghana n’a pas les ressources d’un CHU européen.
Une règle exigeant une infrastructure extrêmement coûteuse peut produire un résultat paradoxal : rendre un outil médical plus sûr sur le papier, mais inaccessible aux établissements qui en ont le plus besoin.
Le continent devra donc distinguer les risques.
Une application qui rappelle un rendez-vous n’a pas besoin du même niveau de contrôle qu’un algorithme capable de recommander un traitement anticancéreux.
Un chatbot d’information générale n’est pas un logiciel de diagnostic.
Et un outil administratif n’est pas un dispositif médical.
La réglementation intelligente commence précisément par là.
Mahama ne demande pas d’arrêter l’IA.
Il demande que l’Afrique décide elle-même où elle peut intervenir et jusqu’où elle peut décider à la place d’un humain.
La médecine est probablement le meilleur endroit pour commencer.
En bref
- John Dramani Mahama demande aux régulateurs africains de renforcer l’encadrement de l’IA et de la santé numérique.
- Il cite la télémédecine, les prescriptions numériques, les dossiers médicaux électroniques et les applications mobiles.
- Le Ghana a déjà subi l’arrêt d’un système privé de dossiers médicaux après un différend avec son fournisseur.
- Mahama estime que l’IA doit assister, et non remplacer, le jugement professionnel.
- Le Ghana révise actuellement ses règles sur les dossiers médicaux pour intégrer IA, cybersécurité et gouvernance des données.
- Le pays veut développer la télémédecine et l’IA médicale tout en évitant une dépendance excessive envers des fournisseurs étrangers.

