L’écosystème crypto traverse une nouvelle vague de panique alimentée par une rumeur aussi spectaculaire qu’infondée. Jeffrey Epstein, financier déchu et criminel condamné, serait-il le mystérieux Satoshi Nakamoto ? La publication des « Epstein Files » en février 2026 relance cette théorie conspirationniste qui s’effondre pourtant dès qu’on examine les faits.
En Bref
- Epstein était emprisonné durant la création du Bitcoin (2008-2010)
- Aucune compétence cryptographique documentée, questions de débutant en 2014-2018
- Des investisseurs vendent par panique sans comprendre l’architecture décentralisée
L’impossible équation temporelle
Depuis la création du Bitcoin, l’identité de Satoshi Nakamoto reste le mystère majeur de la cryptosphère, malgré les enquêtes du FBI et le documentaire HBO qui n’ont livré aucune piste solide. C’est dans ce vide que la rumeur Epstein-Satoshi a surgi, mais elle s’écroule instantanément lorsqu’on confronte les faits à la chronologie réelle.
Revenons aux fondamentaux. En octobre 2008, Satoshi Nakamoto publie un document révolutionnaire de neuf pages sur la liste de diffusion cryptographie. En janvier 2009, il mine le bloc genesis. Pendant deux ans, il code intensivement, échange avec les pionniers du réseau avant de disparaître progressivement en 2011.
Or, pendant cette période cruciale, Jeffrey Epstein vivait une tout autre réalité : après avoir plaidé coupable le 30 juin 2008 pour sollicitation de prostitution sur mineure, il purge 13 mois de prison jusqu’en juillet 2009, puis reste en détention à domicile surveillée jusqu’en juillet 2010. Certes, son régime controversé de semi-liberté lui permettait quelques sorties quotidiennes, mais imaginer qu’un détenu sous contrôle judiciaire strict puisse simultanément orchestrer la révolution monétaire la plus sophistiquée du siècle relève de la pure science-fiction.
Les nouveaux documents publiés ce week-end révèlent qu’Epstein s’intéressait au Bitcoin dès 2011, le qualifiant d' »idée brillante » tout en soulignant ses « sérieuses failles » auprès d’un correspondant anonyme. Cet intérêt tardif ne fait pas de lui le créateur, mais d’un opportuniste arrivé après la bataille.
Un profil aux antipodes de l’ADN cypherpunk
Pour saisir cette incompatibilité, il faut comprendre la matrice idéologique du Bitcoin : le mouvement cypherpunk, né au début des années 1990 en Californie. Des figures comme Tim May, Eric Hughes et John Gilmore ont bâti cette contre-culture technologique en défendant l’usage de la cryptographie forte comme rempart contre la surveillance étatique. Leur manifeste de 1993 posait un principe fondamental : « La vie privée est nécessaire pour une société ouverte à l’ère électronique. »
Cette philosophie libertarienne a irrigué toute une génération de cryptographes visionnaires. Hal Finney, qui reçut la toute première transaction Bitcoin en janvier 2009, avait développé des systèmes de monnaie numérique dès les années 1990. Nick Szabo conceptualisa Bit Gold, ancêtre conceptuel du Bitcoin. Adam Back créa Hashcash, système de preuve de travail directement cité dans le livre blanc de Satoshi. Tous maîtrisaient le C++, comprenaient les subtilités de la cryptographie asymétrique et partageaient une vision radicale de la décentralisation monétaire.
Epstein ? Aucune trace dans cet univers. Aucun écrit cypherpunk, aucune contribution aux listes de diffusion cryptographie, aucune compétence documentée en programmation. Les nouveaux documents déclassifiés révèlent même le contraire : en 2014, il questionne Peter Thiel sur l’opportunité d’exercer une « pression anti-BTC ». En 2018, il sollicite Steve Bannon pour des éclaircissements basiques sur la réglementation, la fiscalité et les mécanismes de distribution des cryptomonnaies. Comment imaginer que l’inventeur du Bitcoin demande des explications de débutant une décennie après sa création ?
Un réseau d’influence construit tardivement
L’implication financière d’Epstein dans l’écosystème crypto raconte celle d’un investisseur opportuniste arrivé bien après la bataille fondatrice. En 2014, lors de la levée de fonds de Blockstream, il rencontre l’équipe et des représentants du MIT Media Lab.
Adam Back affirme aujourd’hui que l’investissement d’Epstein a été refusé en raison d’un possible conflit d’intérêts. Cette position défensive interroge compte tenu du casier judiciaire déjà établi, mais confirme qu’il cherchait à s’infiltrer dans l’écosystème, pas à le créer.
Les documents révèlent également qu’en 2017, Austin Hill, cofondateur de Blockstream, discute avec lui d’un projet de « Sharia Coin », une cryptomonnaie conforme à la finance islamique destinée à l’Arabie saoudite. Dans un message de 2016, Epstein prétend avoir discuté avec certains des fondateurs de Bitcoin sans préciser leur identité. Or Satoshi a disparu en 2011. Cette confusion révèle qu’il amalgamait probablement les fondateurs avec de simples développeurs ou membres de la Bitcoin Foundation, organisation qui finançait le développement jusqu’en 2015.
Son implication financière culmine entre 2015 et 2017 via le MIT Media Lab, mais cette période se situe six à neuf ans après la disparition de Satoshi. Le timing disqualifie toute prétention de paternité du protocole. Certains évoquent même une « capture » de Bitcoin Core par la CIA ou le Mossad via Epstein. Cette paranoïa oublie l’essentiel : Bitcoin est open source, audité en permanence par des milliers de développeurs indépendants. Toute modification suspecte serait immédiatement repérée et rejetée par le consensus décentralisé.
La panique des vendeurs : symptôme d’une incompréhension totale
Le vrai scandale n’est pas cette théorie grotesque, facilement démontable. C’est la réaction de certains détenteurs qui ont vendu leurs positions par panique. Cette capitulation révèle une incompréhension fondamentale de ce qu’est le Bitcoin.
Bitcoin n’est pas une entreprise avec un PDG. Ce n’est pas un produit avec une marque à protéger. C’est un protocole open source, auditable par tous, maintenu par une communauté mondiale décentralisée depuis quinze ans. Le code source est public, les transactions vérifiables, le réseau fonctionne par consensus mathématique.
L’identité de Satoshi Nakamoto, bien qu’elle demeure l’énigme la plus fascinante de l’histoire technologique moderne, est fondamentalement anecdotique face à l’architecture du protocole. Celui qui l’a créé ne le contrôle pas. Celui qui l’a créé ne peut le modifier. L’architecture même du Bitcoin a rendu son créateur obsolète dès le minage du bloc genesis.
La théorie Epstein-Satoshi représente le « boss final » de la désinformation crypto. Elle s’effondre dès qu’on vérifie les données : chronologie incompatible, absence de compétences techniques, réseau d’influence construit après la disparition de Satoshi.
Bitcoin continuera, imperturbable, indifférent aux théories conspirationnistes comme aux volatilités émotionnelles. La vraie question n’est pas « qui a créé Bitcoin ? », mais « pourquoi cette obsession révèle-t-elle notre difficulté à accepter qu’un système monétaire puisse fonctionner sans figure d’autorité identifiable ? » La réponse réside dans l’architecture même du protocole : décentralisée, transparente, immuable. Exactement ce qu’Epstein, prédateur de pouvoir et de contrôle, n’aurait jamais pu concevoir.
