43 modèles sur 90. Près de la moitié des modèles d’intelligence artificielle examinés sur WorldClaw provenaient de sociétés chinoises comme Alibaba, Baidu et Z.ai, toutes visées à différents degrés par des restrictions ou préoccupations américaines. Le paradoxe vient du partenaire financier de WorldClaw : World Liberty Financial, le groupe crypto associé à la famille du président Donald Trump, dont les revenus issus des ventes de tokens dépassent 1,4 milliard de dollars selon Reuters.
Crypto : World Liberty branche USD1 sur WorldClaw
World Liberty Financial n’en est plus à son premier dossier sensible autour de USD1. En juin, le stablecoin s’était retrouvé au centre d’un conflit avec HTX après le gel de certaines adresses. Cette fois, la controverse ne porte pas sur la conformité crypto, mais sur l’intelligence artificielle chinoise.
WorldClaw est une plateforme basée à Hong Kong qui regroupe différents modèles d’IA derrière une seule interface. Son service WorldRouter permet de choisir entre des modèles américains et chinois sans devoir ouvrir un compte auprès de chaque fournisseur.
La société affirme aujourd’hui proposer plus de 300 modèles d’IA. Lorsque Reuters a examiné son catalogue, 43 des 90 modèles alors disponibles provenaient d’entreprises chinoises, parmi lesquelles Alibaba, Baidu, Z.ai, DeepSeek et Moonshot AI.
OpenAI et Anthropic figurent également parmi les fournisseurs accessibles.
World Liberty Financial n’est pas propriétaire de WorldClaw. La plateforme précise d’ailleurs explicitement qu’elle est indépendante et qu’elle n’est ni exploitée ni contrôlée par World Liberty.
Les connexions commerciales sont néanmoins assez visibles.
WorldClaw permet de payer certains forfaits directement en USD1, le stablecoin de World Liberty. Il est également possible de verrouiller des tokens WLFI pour obtenir des crédits donnant accès aux services d’intelligence artificielle.
Ryan Fang, responsable de la croissance chez World Liberty, conseille par ailleurs WorldClaw sur l’adoption de USD1, les partenariats et l’accès mondial aux services d’IA. WorldClaw présente ce rôle comme strictement consultatif.
Donald Trump Jr. et Eric Trump ont aussi publiquement fait la promotion du projet.
La relation est donc moins une prise de contrôle qu’un croisement entre deux infrastructures : WorldClaw fournit l’accès aux modèles IA ; World Liberty fournit une partie des rails crypto permettant de payer cet accès.
Et chaque utilisation de USD1 peut indirectement bénéficier à son émetteur.
Washington vise les groupes chinois, pas forcément leurs modèles
C’est ici qu’il faut éviter un raccourci.
Dire que WorldClaw propose des « IA chinoises interdites aux États-Unis » serait inexact.
Les modèles concernés restent généralement légalement accessibles aux particuliers et entreprises américains. Les restrictions portent principalement sur certaines sociétés qui les développent et sur les relations commerciales ou technologiques avec elles.
Alibaba et Baidu ont notamment été désignés par le département américain de la Défense comme des entreprises considérées comme liées à l’écosystème militaire chinois.
Les deux groupes contestent cette lecture. Alibaba affirme notamment ne pas être une entreprise militaire chinoise et a annoncé vouloir contester sa désignation.
Z.ai, anciennement Zhipu AI, se trouve dans une situation plus restrictive.
L’entreprise figure sur l’Entity List du département américain du Commerce. Les sociétés américaines souhaitant lui fournir certaines technologies ou certains services doivent donc obtenir une licence d’exportation, généralement examinée sous une présomption de refus.
Washington estime que Z.ai contribue à la modernisation militaire chinoise grâce à ses travaux en intelligence artificielle. L’entreprise chinoise conteste elle aussi les accusations américaines.
DeepSeek et Moonshot occupent encore une autre catégorie. Des responsables américains les ont accusés d’avoir bénéficié de propriété intellectuelle provenant d’entreprises américaines. Pékin conteste ces accusations.
On a donc plusieurs niveaux de restrictions mélangés sous une même étiquette.
Et c’est précisément ce qui rend le dossier politiquement sensible.
L’administration Trump présente la domination américaine dans l’intelligence artificielle comme un enjeu stratégique face à la Chine. Dans le même temps, une entreprise crypto dans laquelle sa famille possède une participation significative bénéficie d’un partenariat facilitant l’accès à ces mêmes modèles chinois.
La famille Trump détient 38 % de World Liberty Financial, selon Reuters.
Le sujet dépasse d’ailleurs WorldClaw. La frontière entre activités politiques et projets crypto liés à la famille Trump fait déjà l’objet d’un examen particulièrement attentif, comme lors de l’annonce d’un nouveau token autour de Trump Media.
WorldClaw répond que rendre un modèle disponible ne signifie pas soutenir son développeur. World Liberty souligne de son côté que proposer dans une même infrastructure des modèles américains et chinois constitue une pratique courante dans l’industrie.
Sur le plan strictement légal, Reuters n’a identifié aucune interdiction empêchant la collaboration actuelle.
Le débat est surtout politique et éthique.
Les 1,4 milliard $ rendent le dossier beaucoup plus sensible
La connexion serait probablement moins explosive si World Liberty Financial était une petite startup crypto sans poids économique.
Ce n’est plus le cas.
Reuters estime que les ventes de tokens World Liberty ont déjà généré plus de 1,4 milliard de dollars pour la famille Trump. Ces revenus constituent la plus grande partie des quelque 2,3 milliards de dollars que la famille aurait tirés de ses différentes activités crypto selon les calculs publiés par l’agence en juin.
World Liberty bénéficie également de USD1.
Le fonctionnement économique d’un stablecoin mérite ici une petite explication. Quand un utilisateur échange 100 dollars contre 100 USD1, l’émetteur place normalement les dollars reçus dans des actifs considérés comme très liquides, notamment des bons du Trésor américain.
Ces réserves génèrent des intérêts.
Une partie de ces revenus revient donc à l’entreprise, même si l’utilisateur conserve simplement ses stablecoins.
Plus USD1 circule, plus cette base de réserves peut devenir importante.
WorldClaw apporte ainsi à World Liberty quelque chose de précieux : un nouveau cas d’usage pour USD1 en dehors du trading crypto.
Acheter des crédits IA. Utiliser des agents autonomes. Payer l’accès à différents modèles.
Le stablecoin devient une couche de paiement entre intelligence artificielle et blockchain.
La stratégie est cohérente avec l’évolution générale du marché. Les stablecoins cherchent désormais à dépasser leur fonction de monnaie temporaire sur les exchanges pour devenir de véritables systèmes de règlement.
Bref Crypto l’avait déjà observé avec la montée des stablecoins comme rails de paiement.
WorldClaw pousse simplement cette logique dans une autre direction : faire payer des machines et des services IA avec de la monnaie numérique.
Le problème est que la technologie rencontre ici la géopolitique.
WorldClaw indique traiter plus de 50 millions de requêtes quotidiennes et revendique plus de 10 000 utilisateurs pour WorldRouter. La société développe également des agents capables d’accomplir des tâches comme commander de la nourriture ou résumer des e-mails.
Certains experts interrogés par Reuters soulignent alors un risque supplémentaire : lorsqu’un agent possède accès à des données personnelles, des e-mails ou des outils capables d’exécuter des actions, le choix du modèle qui traite ces informations devient beaucoup plus sensible.
WorldClaw affirme appliquer des mesures de sécurité et de confidentialité. Sa politique indique néanmoins que certaines requêtes peuvent être transmises aux fournisseurs des modèles utilisés.
Voilà où l’affaire dépasse la simple contradiction politique.
World Liberty gagne en visibilité grâce à USD1. WorldClaw gagne un rail de paiement crypto. Les développeurs chinois gagnent une nouvelle porte d’accès aux utilisateurs internationaux.
Tout le monde y trouve un intérêt commercial.
La question pour Washington sera plutôt de savoir si cette architecture reste compatible avec une politique américaine qui présente parallèlement certaines de ces mêmes entreprises comme des risques pour la sécurité nationale.
Pour l’instant, rien n’indique que la collaboration enfreigne la loi.
Le paradoxe, lui, est bien réel.
En bref
- Reuters a identifié 43 modèles chinois parmi 90 modèles proposés par WorldClaw lors de son examen.
- WorldClaw accepte USD1 et permet aussi de verrouiller du WLFI pour accéder à certains forfaits.
- La famille Trump détient 38 % de World Liberty Financial et aurait gagné plus de 1,4 milliard $ grâce aux ventes de tokens World Liberty.
- Alibaba, Baidu et Z.ai font l’objet de différentes mesures ou désignations américaines, mais leurs modèles ne sont pas globalement interdits aux utilisateurs américains.
- WorldClaw se dit indépendant de World Liberty et affirme que proposer un modèle ne signifie pas soutenir son développeur.
