1,096 million de BTC, soit environ 70 milliards de dollars. La fortune attribuée à Satoshi Nakamoto relance régulièrement la même tentation : et si quelqu’un finissait simplement par deviner la bonne clé privée ? Une publication virale sur X a remis cette idée au centre du débat. Mathématiquement, la possibilité existe. Pratiquement, elle est si infime qu’elle ne constitue pas une stratégie d’attaque crédible. Et surtout, Satoshi n’a jamais protégé toute sa fortune avec une unique phrase de 24 mots.
Bitcoin : 70 milliards $ derrière une clé impossible à deviner
Arkham attribue environ 1,096 million de BTC à Satoshi Nakamoto, répartis entre quelque 22 000 adresses identifiées principalement grâce au fameux Patoshi Pattern. Au cours utilisé par U.Today le 18 août, l’ensemble valait environ 70,4 milliards de dollars.
Première nuance : ces bitcoins sont attribués à Satoshi. Il n’existe évidemment pas de document signé par le créateur de Bitcoin confirmant chaque adresse. Le chiffre repose sur l’analyse des premiers blocs minés et sur des regroupements effectués par les spécialistes de la blockchain.
Cela reste suffisamment crédible pour alimenter un fantasme : deviner le secret permettant de déplacer ces BTC.
Le problème est mathématique.
Une clé privée Bitcoin est essentiellement un nombre secret extrêmement grand. La cryptographie du réseau repose sur la courbe elliptique secp256k1, utilisée pour générer la clé publique et signer les transactions. Bitcoin Core maintient d’ailleurs une bibliothèque spécialisée dans cette cryptographie.
Pour simplifier, imaginez une loterie avec environ 2²⁵⁶ possibilités de clés privées.
Cela représente approximativement 10⁷⁷ possibilités.
Un ordinateur capable d’essayer 1 000 milliards de clés chaque seconde resterait ridiculement lent face à cet espace. La durée nécessaire dépasserait de très loin l’âge de l’Univers.
Ce n’est pas simplement « très difficile ».
À l’échelle des ordinateurs classiques actuels, c’est hors de portée.
C’est précisément pourquoi un procès peut réclamer des wallets Bitcoin dormants sans pouvoir réellement déplacer leurs fonds. Un tribunal peut reconnaître un droit de propriété. Bitcoin demande toujours une signature valide.
Pas de clé, pas de transaction.
Non, Satoshi n’a pas une phrase secrète de 24 mots
Le débat viral part également d’une erreur technique assez intéressante.
L’idée consiste à imaginer quelqu’un essayant des combinaisons de 24 mots jusqu’à tomber sur la phrase de récupération de Satoshi.
Sauf que Satoshi n’utilisait pas ce système.
La norme BIP-39, à l’origine des phrases de récupération de 12, 18 ou 24 mots utilisées par de nombreux wallets modernes, n’a été assignée qu’en septembre 2013. Le document officiel du BIP-39 le confirme. Satoshi avait déjà disparu de la vie publique du projet Bitcoin.
Une phrase BIP-39 de 24 mots représente 256 bits d’entropie auxquels s’ajoute une somme de contrôle.
Ce n’est donc pas comme chercher 24 mots ordinaires dans un dictionnaire.
Les wallets de l’époque de Satoshi fonctionnaient autrement. Les premiers logiciels Bitcoin généraient essentiellement un ensemble de clés indépendantes. Les récompenses minières attribuées à Satoshi sont ainsi dispersées entre des milliers de sorties.
Selon Arkham, environ 22 000 adresses sont associées au créateur de Bitcoin.
Autrement dit, découvrir miraculeusement la clé d’une adresse ne donnerait pas accès aux 1,096 million de BTC.
Il faudrait compromettre les clés correspondant aux différentes sorties.
Le coffre à 70 milliards n’a donc pas une seule serrure.
Il en possède des milliers.
Cette différence permet aussi de comprendre pourquoi une clé privée et une phrase de récupération ne sont pas exactement la même chose.
La clé privée permet de signer et donc de dépenser les bitcoins associés.
Une phrase de récupération moderne sert généralement à reconstruire un portefeuille déterministe capable de générer une série de clés privées. Elle constitue en quelque sorte la racine permettant de recréer le wallet.
Dans notre guide sur Bitcoin, cette distinction est fondamentale : le réseau ne connaît pas votre phrase de récupération. Il vérifie seulement que la transaction porte une signature cryptographique valide.
Voilà pourquoi perdre une phrase ou une clé peut devenir définitif.
Et pourquoi quelqu’un qui la récupère n’a pas besoin de votre identité ou de votre autorisation.
Le vrai risque pour Satoshi pourrait venir du quantique
Les ordinateurs classiques ne constituent donc pas la menace la plus sérieuse pour ces anciennes pièces.
L’informatique quantique soulève un problème différent.
Une grande partie des bitcoins des débuts du réseau utilise des sorties P2PK, Pay-to-Public-Key. Contrairement à certaines constructions ultérieures où une empreinte de la clé publique apparaît d’abord sur la blockchain, P2PK expose directement cette clé publique.
Bitcoin Optech rappelle que les premiers bitcoins minés utilisent largement ce format et que les pièces attribuées à Satoshi font partie des fonds particulièrement surveillés dans le débat quantique.
Pourquoi cela compte-t-il ?
Avec un ordinateur classique, connaître la clé publique ne permet pas de remonter raisonnablement jusqu’à la clé privée. La cryptographie secp256k1 est précisément construite autour de cette asymétrie.
Un ordinateur quantique suffisamment puissant utilisant l’algorithme de Shor pourrait, en théorie, attaquer ce problème d’une manière radicalement plus efficace.
Nous en sommes encore loin.
Les ordinateurs quantiques actuels ne disposent pas des capacités nécessaires pour extraire les clés privées des anciennes adresses Bitcoin. Mais le sujet est suffisamment sérieux pour que les développeurs réfléchissent déjà à des mécanismes de migration et à des signatures résistantes au quantique.
Bref Crypto relevait récemment que le risque quantique de Bitcoin est autant un problème de coordination qu’un problème cryptographique.
Car imaginez le jour où cette menace devient crédible.
Satoshi doit-il déplacer ses bitcoins vers de nouvelles adresses ?
Et s’il ne le fait pas ?
La communauté devrait-elle modifier Bitcoin afin d’empêcher qu’un ordinateur quantique récupère d’anciennes pièces dont le propriétaire ne s’est jamais manifesté ?
Cette décision toucherait directement un principe fondateur : celui qui possède la clé peut dépenser les bitcoins.
On comprend pourquoi le sujet devient rapidement politique.
Pour l’instant, le débat viral sur les 70 milliards de dollars reste donc surtout une bonne leçon de cryptographie.
Oui, une clé privée peut théoriquement être devinée.
De la même manière qu’une personne peut théoriquement choisir au hasard un nombre précis parmi environ 10⁷⁷ possibilités.
La différence entre “possible” et “réaliste” n’a rarement été aussi grande.
En bref
- Arkham attribue environ 1,096 million de BTC, répartis entre quelque 22 000 adresses, à Satoshi Nakamoto.
- La fortune valait environ 70 milliards de dollars au moment du débat.
- Satoshi n’utilisait pas de phrase BIP-39 de 24 mots : cette norme date de 2013.
- Deviner aléatoirement une clé privée Bitcoin reste pratiquement impossible avec les ordinateurs classiques.
- Les anciennes sorties P2PK de l’ère Satoshi sont surtout intéressantes dans le débat à plus long terme sur l’informatique quantique.
