Madagascar devient un fournisseur stratégique de minéraux critiques pour les batteries. Mais le pays risque encore de laisser partir l’essentiel de la valeur ajoutée avec ses cargaisons de graphite. Le projet d’usine d’anodes de NextSource Materials à Abou Dhabi expose ce paradoxe : le minerai sort de Madagascar, tandis que la transformation la plus rentable se construit ailleurs.
Madagascar devient central dans le graphite
Comme la RDC avec le cobalt, Madagascar découvre une réalité dure des minéraux critiques : posséder la ressource ne suffit pas. Le pays monte rapidement dans le graphite naturel, indispensable aux anodes de batteries lithium-ion. Selon l’USGS, Madagascar a produit environ 85 000 tonnes de graphite en 2024, avec une estimation de 80 000 tonnes pour 2025. Ces volumes placent l’île parmi les producteurs qui comptent dans une chaîne mondiale encore très concentrée.
Ce poids minier arrive au bon moment. Les constructeurs automobiles, les fabricants de batteries et les États cherchent à sécuriser des approvisionnements hors des circuits dominés par la Chine. Le graphite Madagascar devient donc plus qu’une matière première. Il devient un actif industriel dans la transition énergétique.
Pourtant, cette montée en puissance cache une faiblesse structurelle. La vraie marge ne se trouve pas seulement dans l’extraction. Elle se trouve dans la purification, la sphéronisation, le revêtement et l’intégration du graphite dans des matériaux d’anode prêts pour les batteries.
Abou Dhabi capte une partie du futur industriel
Le projet de NextSource Materials illustre parfaitement ce décalage. La société a approuvé un plan d’usine de matériaux d’anode aux Émirats arabes unis, dans la zone industrielle d’Abou Dhabi. Le site est conçu pour produire jusqu’à 30 000 tonnes par an de matériau d’anode actif, avec un coût total estimé à 291 millions de dollars.
Le signal est clair. Le graphite extrait à Madagascar alimente une stratégie de chaîne d’approvisionnement plus large, mais la transformation avancée part vers un hub mieux équipé en énergie, en logistique, en capitaux et en accès aux clients industriels.
Cette logique n’est pas propre à Madagascar. L’Afrique produit déjà des métaux essentiels, du cuivre africain au cobalt congolais. Mais trop souvent, les étapes qui créent les marges, les emplois qualifiés et les brevets se déplacent vers d’autres régions.
Le vieux piège minier revient par les batteries
La transition énergétique devait offrir une nouvelle chance aux pays producteurs. Elle peut aussi recycler un vieux modèle : extraire ici, transformer ailleurs, vendre plus cher ensuite. Dans ce schéma, Madagascar devient indispensable à la géologie mondiale, mais secondaire dans l’industrie mondiale.
Le danger est économique. Si le pays reste cantonné au concentré de graphite, il subira davantage les cycles de prix, les coûts logistiques et le pouvoir de négociation des acheteurs. À l’inverse, une montée en gamme permettrait de capter plus de revenus, de former des techniciens et d’attirer des fournisseurs autour de la chaîne batterie.
La fenêtre existe, car les industriels cherchent des chaînes d’approvisionnement plus transparentes. NextSource affirme vouloir bâtir une source traçable et découplée des chaînes chinoises existantes. Cette ambition peut bénéficier à Madagascar, mais seulement si une partie de l’écosystème industriel se développe aussi localement.
Le contenu local reste encore timide
Madagascar a modernisé son cadre minier avec la loi n°2023-007 portant refonte du Code minier. Le texte vise notamment à clarifier les règles d’investissement et à relancer un secteur longtemps bloqué. L’African Mining Legislation Atlas le référence comme le nouveau socle réglementaire du pays.
Cette stabilité est utile. Les investisseurs miniers demandent de la visibilité avant de financer des projets lourds. Mais l’attractivité ne doit pas devenir une excuse pour rester au bas de la chaîne. Sans exigences progressives de transformation locale, Madagascar risque de vendre le début de la valeur et d’importer indirectement la fin.
Le sujet ressemble à celui des financements plus sélectifs en Afrique : l’argent arrive quand le modèle paraît solide, lisible et exécutable. Pour le graphite, le modèle malgache devra convaincre au-delà de l’extraction.
L’énergie devient le vrai test industriel
La transformation du graphite exige de l’électricité stable, compétitive et disponible. C’est là que Madagascar affronte son mur le plus concret. La Banque mondiale rappelle que seulement 36 % de la population dispose d’un accès fiable à l’électricité, malgré un potentiel renouvelable important. Elle a approuvé en mai 2026 un programme de 250 millions de dollars pour renforcer l’accès à une énergie abordable et améliorer JIRAMA.
Ce chantier dépasse les ménages. Il conditionne aussi la capacité du pays à attirer des usines de prétraitement, de purification ou de composants. Une industrie batterie ne se construit pas uniquement avec des permis miniers. Elle demande des mégawatts, des routes, des ports, des laboratoires et des compétences.
Le parallèle avec la résilience des infrastructures au Congo est utile : l’infrastructure invisible décide souvent de la valeur captée. Sans énergie fiable, Madagascar restera riche en ressources, mais pauvre en leviers industriels.
Une montée en gamme possible, mais par étapes
Madagascar n’a pas besoin d’imposer brutalement une transformation totale du graphite. Une stratégie plus réaliste passerait par étapes. D’abord sécuriser l’énergie autour des bassins miniers. Ensuite développer des unités de prétraitement. Puis attirer des partenariats technologiques sur la purification et les matériaux d’anode.
Cette approche réduirait le risque pour les investisseurs tout en augmentant progressivement la valeur locale. Elle permettrait aussi de former une main-d’œuvre spécialisée avant d’aller vers des installations plus complexes.
La demande mondiale ne disparaîtra pas. Les batteries, les réseaux électriques, les véhicules électriques et le stockage stationnaire continueront d’utiliser des minéraux critiques. La question est donc moins de savoir si Madagascar a une carte à jouer. Il l’a. La vraie question est de savoir qui transformera cette carte géologique en pouvoir industriel.
En bref
- Madagascar devient un acteur important du graphite africain, avec environ 85 000 tonnes produites en 2024 selon l’USGS.
- NextSource Materials pousse une usine d’anodes à Abou Dhabi, ce qui montre que la valeur ajoutée quitte encore largement le pays.
- L’énergie, les infrastructures et une politique de transformation progressive seront décisives pour changer d’échelle.
