L’intelligence artificielle révèle une vérité souvent oubliée : sans électricité abondante, stable et abordable, il n’y a pas de cloud souverain, pas de grands centres de données et pas d’industrie numérique solide. Pour l’Afrique, le défi n’est donc plus seulement technologique. Il est énergétique.
Le Kenya expose le problème au grand jour
Cette tension énergétique explique aussi pourquoi le Rwanda accélère son pari nucléaire civil : l’industrie numérique a besoin d’une puissance électrique plus stable. Le projet de centre de données Microsoft-G42 au Kenya montre brutalement les limites actuelles. Annoncé en 2024 comme un investissement numérique majeur d’un milliard de dollars, il devait renforcer les services cloud en Afrique de l’Est. Mais les discussions ont ralenti, notamment à cause des besoins électriques et des conditions de paiement demandées. Reuters indique que le projet n’est pas officiellement abandonné, mais doit encore être restructuré.
La phrase de William Ruto a marqué les esprits. Pour alimenter une installation de cette taille, le Kenya pourrait devoir “couper le courant dans la moitié du pays”, selon des propos rapportés par Data Center Dynamics. Cette image est forte. Elle résume le dilemme : attirer l’IA, oui, mais à quel prix pour le réseau national ?
Ce cas dépasse le Kenya. Il montre que l’Afrique ne peut pas penser l’IA comme une simple affaire d’applications, de formations ou de start-up. Le calcul intensif demande des câbles, du refroidissement, des terrains, des capitaux et surtout de l’électricité disponible en permanence.
L’IA transforme l’électricité en actif stratégique
Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique mondiale des centres de données pourrait doubler d’ici 2030 pour atteindre environ 945 TWh. Cette croissance serait tirée en grande partie par l’intelligence artificielle, dont les besoins en calcul progressent à une vitesse inhabituelle.
Cela change la hiérarchie des priorités. Pendant longtemps, les pays parlaient de souveraineté numérique en évoquant les données, les lois, les câbles sous-marins ou la cybersécurité. Désormais, il faut ajouter une question plus brute : qui peut produire assez d’énergie pour héberger l’économie numérique ?
Dans cette nouvelle compétition, l’électricité devient une infrastructure de puissance. Un pays qui dispose d’un réseau fiable peut attirer des centres de données, des services cloud et des investissements industriels. Un pays qui n’en dispose pas reste consommateur de technologies hébergées ailleurs.
L’Afrique a des ressources, mais pas encore le système
L’Afrique n’est pas condamnée à rester à la périphérie. Le continent possède des ressources importantes : hydroélectricité, solaire, géothermie, éolien et potentiel d’hydrogène vert. Le Kenya lui-même attire l’attention grâce à la géothermie d’Olkaria, qui devait alimenter le projet Microsoft-G42.
Mais une ressource naturelle ne suffit pas. Il faut des réseaux solides, des interconnexions régionales, des contrats lisibles et une capacité à financer les infrastructures. C’est souvent là que les projets ralentissent. L’énergie existe parfois, mais elle n’arrive pas toujours au bon endroit, au bon coût et au bon moment.
McKinsey estime que la demande de capacité des centres de données en Afrique pourrait passer d’environ 0,4 GW aujourd’hui à 1,5 ou 2,2 GW d’ici 2030. Cela représenterait 10 à 20 milliards de dollars d’investissements nouveaux, hors coûts d’équipement interne. Le potentiel est énorme. Le retard d’infrastructure l’est aussi.
Le vrai enjeu : produire pour soi ou pour les autres
La question centrale n’est donc pas seulement : l’Afrique aura-t-elle des centres de données ? Elle est plus politique : ces infrastructures serviront-elles d’abord les besoins numériques africains, ou deviendront-elles surtout des bases énergétiques pour les géants étrangers ?
Un centre de données peut créer des emplois, améliorer la connectivité et renforcer l’écosystème local. Mais il peut aussi consommer beaucoup d’électricité sans transformer réellement l’économie nationale. Tout dépend des contrats, du transfert de compétences, de l’accès local aux services et du prix de l’énergie.
La connectivité seule ne suffit pas. L’arrivée de Starlink en Ouganda montre que l’accès internet peut progresser rapidement, mais les grands usages numériques ont aussi besoin de capacité électrique, de stockage, de cloud local et de compétences.
Pour éviter ce piège, les États africains doivent lier leurs politiques énergétiques à leurs politiques numériques. Construire des barrages, des parcs solaires ou des centrales géothermiques ne suffit plus. Il faut savoir à quelle industrie ces mégawatts serviront. L’IA donne une valeur nouvelle à l’électricité africaine. Reste à savoir qui captera cette valeur.
Cette question rejoint aussi les ressources stratégiques. Des minerais comme le cobalt de RDC alimentent la transition technologique mondiale. L’Afrique doit éviter que son électricité suive le même chemin : produire beaucoup de valeur, mais en capter trop peu localement.
En bref
- L’IA rend l’électricité aussi stratégique que les données.
- L’Afrique a des ressources, mais doit renforcer ses réseaux et ses financements.
- Le continent doit éviter de devenir simple fournisseur d’énergie pour les infrastructures d’autrui.
