Les grandes banques américaines ont enfin compris l’intérêt de la blockchain. Pour Scott Shay, cofondateur et ancien président de Signature Bank, ce réveil pourrait coûter cher aux établissements plus petits.
Son avertissement est assez précis : JPMorgan et les autres géants disposent désormais de la taille, du capital et de la technologie nécessaires pour utiliser les paiements blockchain afin de récupérer des parts de marché aux banques régionales qui ont tardé à s’adapter.
Shay connaît bien le sujet. Son ancien réseau Signet traitait déjà des volumes massifs en 2022. Trois ans après la faillite de Signature Bank, il revient avec N3XT, une banque du Wyoming fonctionnant sur une blockchain privée et proposant des paiements programmables en dollars, 24 heures sur 24.
Blockchain : les grandes banques ont compris le jeu
« Les grandes banques réalisent qu’il y a quelque chose à gagner. » L’analyse de Scott Shay intervient alors que JPMorgan, BlackRock et Goldman Sachs testent déjà la tokenisation au cœur de Wall Street.
La blockchain n’est donc plus seulement un sujet crypto.
JPMorgan possède sa propre infrastructure blockchain. La DTCC teste des actions, ETF et bons du Trésor tokenisés. Des banques internationales expérimentent les dépôts tokenisés, les règlements instantanés et les paiements programmables.
Pour Shay, les grandes institutions financières peuvent maintenant utiliser ces infrastructures pour attaquer une activité historiquement importante pour les banques moyennes : les paiements et la relation avec les entreprises.
Les établissements régionaux partent avec un handicap. Beaucoup ont attendu.
Shay explique avoir lui-même tenté de convaincre d’autres banques de taille moyenne d’adopter la blockchain lorsqu’il occupait la vice-présidence de la Mid-Size Bank Coalition of America. Sans grand succès, selon son récit.
Pendant ce temps, Signature Bank avait lancé Signet, un réseau permettant à ses clients d’envoyer des dollars entre eux 24h/24 sans attendre l’ouverture des rails bancaires traditionnels.
À la fin de 2022, Shay affirme que Signet avait transféré environ 1 000 milliards de dollars.
Ce chiffre donne une idée du marché convoité.
Les grandes banques n’ont pas besoin d’adopter Bitcoin ou de devenir des exchanges pour profiter de la blockchain. Elles peuvent simplement utiliser la technologie pour rendre leurs propres services bancaires plus rapides.
Et prendre les clients des autres.
N3XT veut déplacer de vrais dollars 24h/24
Scott Shay tente désormais de reconstruire ce modèle avec N3XT.
La banque a été lancée fin 2025 par plusieurs anciens dirigeants de Signature Bank. Elle fonctionne sous une licence Special Purpose Depository Institution, ou SPDI, délivrée dans le Wyoming.
Son fonctionnement tranche avec celui d’une banque traditionnelle.
N3XT affirme conserver 100 % des dépôts sous forme de liquidités ou de bons du Trésor américain à court terme. Elle ne prête pas l’argent de ses clients.
Pas de transformation classique du dépôt en crédit.
En contrepartie, l’établissement propose des paiements programmables en dollars et disponibles en permanence. Le modèle rejoint la transformation déjà visible dans les paiements numériques, comme celle observée chez Standard Bank face à l’arrivée des stablecoins et des nouveaux rails de paiement.
N3XT insiste cependant sur une différence importante : son système ne veut pas être présenté comme un stablecoin.
Un stablecoin comme USDC représente généralement une créance ou un droit de remboursement auprès d’un émetteur qui détient des réserves correspondantes.
N3XT parle de dépôts bancaires en dollars déplacés sur son infrastructure blockchain.
Selon Shay, ses clients peuvent ainsi envoyer de « vrais dollars » vers des destinataires et wallets préalablement autorisés.
La blockchain utilisée est privée et permissionnée. Chaque participant doit donc être identifié et approuvé. On est très loin du fonctionnement ouvert de Bitcoin, où n’importe quelle adresse peut recevoir ou envoyer des BTC sans demander l’autorisation du réseau.
Cette architecture permet surtout à N3XT d’intégrer conformité bancaire, contrôles anti-blanchiment et paiements programmables dans la même infrastructure.
La banque cible notamment les entreprises crypto, le change, le commerce international et la logistique.
Et c’est là que l’histoire devient plus intéressante.
Après la crypto, N3XT vise le commerce mondial
Avant la chute de Signature Bank en mars 2023, Signet commençait déjà à sortir de son terrain crypto.
Scott Shay affirme qu’à la fin de 2022, environ la moitié du nombre de transactions réalisées sur Signet provenait du transport maritime et de la logistique, même si ces opérations représentaient moins de 10 % du volume financier total.
Pourquoi des transitaires auraient-ils besoin d’une blockchain bancaire ?
Parce que le commerce international reste rempli d’étapes.
Un paiement peut dépendre de la livraison d’une marchandise, de son passage en douane, d’une inspection ou d’un document. Plusieurs banques peuvent ensuite intervenir avant que l’argent arrive chez le bénéficiaire.
Avec un paiement programmable, une partie de ce processus peut être automatisée.
La cargaison arrive. La condition prévue dans le système est validée. Le paiement part.
N3XT veut notamment appliquer cette logique au financement du commerce et réduire la dépendance à certains mécanismes plus lourds comme les lettres de crédit.
La banque cherche également à capter une partie de la demande internationale pour le dollar.
C’est précisément le terrain où les stablecoins progressent rapidement. L’offre totale de stablecoins dépasse désormais 290 milliards de dollars, selon les données citées par The Block. USDT représente à lui seul plus de 183 milliards, tandis qu’USDC approche 72 milliards.
Le succès de ces actifs dit quelque chose de très simple : beaucoup d’entreprises et d’utilisateurs veulent envoyer des dollars aussi facilement qu’un message internet.
Les banques commencent à le comprendre. JPMorgan prépare déjà davantage de services liés à la crypto et à la tokenisation.
N3XT propose une autre réponse : conserver le dollar à l’intérieur du système bancaire, tout en lui donnant une partie des propriétés opérationnelles qui ont fait le succès des stablecoins.
Le pari est ambitieux.
Il possède aussi une ironie assez nette. Signature Bank avait été l’une des premières banques américaines à adopter massivement les entreprises crypto avant de disparaître pendant la crise bancaire de mars 2023. Son ancien président revient aujourd’hui avec une conviction encore plus forte : ce n’est pas la blockchain qui va disparaître dans la banque.
C’est la banque qui va devoir apprendre à fonctionner avec elle.
Les grands établissements disposent déjà des moyens pour le faire. Scott Shay redoute surtout que les plus petits s’en rendent compte trop tard.
En bref
- Scott Shay estime que les grandes banques peuvent utiliser la blockchain pour prendre des parts de marché aux établissements plus petits.
- Son ancienne infrastructure Signet aurait traité environ 1 000 milliards de dollars avant la chute de Signature Bank.
- N3XT fonctionne avec des réserves intégrales et ne prête pas les dépôts de ses clients.
- La banque cible désormais les paiements internationaux, la logistique et le commerce mondial avec des dollars programmables.
