Anthropic achète le compute de son concurrent
Anthropic et SpaceX travaillent déjà ensemble depuis plusieurs mois. Cette convergence avait commencé à devenir visible lorsque Anthropic a signé de gigantesques contrats d’infrastructure pendant que les mineurs Bitcoin se tournaient vers l’IA.
En mai, Anthropic annonçait officiellement avoir obtenu l’accès à l’ensemble de la capacité de Colossus 1, avec plus de 220 000 GPU Nvidia et environ 300 MW de puissance. L’accord a ensuite été étendu à Colossus II. Anthropic expliquait alors que cette capacité supplémentaire lui permettait d’augmenter les limites de Claude Code et de son API.
Les documents publiés par SpaceX auprès de la SEC donnent une autre photographie : environ 325 000 GPU Nvidia sont couverts par ses accords avec Anthropic. Le client doit verser 1,25 milliard de dollars par mois jusqu’en mai 2029, avec des paiements réduits pendant la montée en puissance initiale. Sur trois années pleines, le montant théorique approche 45 milliards de dollars. L’accord peut cependant être résilié par chacune des parties avec un préavis de 90 jours après la période initiale.
D’où viennent alors les 84,5 milliards ?
Reuters, qui a consulté le prospectus confidentiel d’Anthropic, décrit séparément un accord pouvant atteindre 84,5 milliards de dollars avec xAI pour de la capacité Nvidia. Depuis le 2 février, cette distinction est devenue plus subtile : SpaceX a racheté xAI, qui est désormais sa filiale à 100 %.
Présenter les 84,5 milliards comme un simple contrat SpaceX n’est donc pas totalement absurde au niveau du groupe, mais cela mélange deux niveaux de lecture. Le document d’Anthropic parle de xAI. Les documents de SpaceX détaillent de leur côté le contrat mensuel lié à Colossus.
518 milliards $ pour nourrir Claude
Le chiffre réellement vertigineux se trouve encore au-dessus : 518 milliards de dollars.
C’est le montant minimal des engagements d’infrastructure répertoriés par Anthropic sur les prochaines années. Reuters estime qu’environ 80 % sont liés à des contrats largement non résiliables, indépendamment du niveau réel d’utilisation.
Google représente au moins 111,1 milliards de dollars, Amazon environ 110 milliards, Microsoft 31,4 milliards. Broadcom est associé à quelque 161,2 milliards de dollars d’obligations de leasing. À cela viennent s’ajouter xAI, AMD, Akamai et d’autres fournisseurs.
Akamai vient par exemple de déclarer officiellement auprès de la SEC un nouveau contrat de 11,6 milliards de dollars avec Anthropic. L’accord porte sur de la capacité cloud dédiée et des services de support associés.
Ce besoin gigantesque de compute explique également pourquoi l’intelligence artificielle commence à prendre aux mineurs Bitcoin leurs meilleurs raccordements électriques. Les GPU et les modèles ne suffisent pas. Il faut des centaines de mégawatts disponibles, des data centers, des systèmes de refroidissement et des connexions électriques qui demandent parfois plusieurs années de construction, un défi déjà visible lorsque les data centers IA se heurtent au mur de l’électricité en Afrique.
Anthropic avait dépensé 7,33 milliards de dollars dans le compute et les infrastructures en 2025, près de trois fois plus qu’en 2024. C’était déjà davantage que ses 4,59 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel. Son activité a depuis changé d’échelle, mais la facture aussi.
L’entreprise dispose d’environ 20,28 milliards de dollars de liquidités et placements à court terme selon les chiffres de 2025. Les 518 milliards ne sont évidemment pas exigibles immédiatement. Ils représentent des engagements répartis sur plusieurs années et devront être financés par les revenus futurs, de nouvelles levées et éventuellement de la dette.
Musk vend désormais du compute à ses rivaux
L’accord révèle aussi une transformation profonde de SpaceX.
Avec l’intégration de xAI, le groupe n’est plus seulement une entreprise de fusées, de satellites et de Starlink. Il devient progressivement un fournisseur massif de puissance de calcul.
Colossus avait d’abord été construit pour entraîner Grok. Le groupe peut désormais louer la capacité excédentaire à d’autres entreprises, y compris à des concurrents directs de xAI.
Anthropic est probablement l’exemple le plus spectaculaire.
Claude et Grok se disputent les développeurs, les entreprises et les utilisateurs d’IA. Pourtant, lorsqu’Anthropic exécute certains workloads, une partie de l’argent peut désormais terminer chez la maison mère de Grok.
Ce modèle ressemble de plus en plus à celui des hyperscalers. Amazon possède ses propres produits IA mais loue AWS aux autres. Google développe Gemini tout en vendant Google Cloud à des concurrents. Microsoft possède Copilot et fournit Azure à de nombreux laboratoires.
SpaceX/xAI commence à suivre la même logique.
Le groupe indique d’ailleurs dans ses documents qu’il souhaite signer d’autres contrats de compute avec des tiers. Il affirme disposer d’une capacité suffisante pour alimenter ses propres modèles tout en servant ses clients externes.
Pour Anthropic, le calcul est différent. L’entreprise ne peut simplement pas attendre plusieurs années que ses propres data centers soient terminés. La demande pour Claude progresse beaucoup plus vite que la construction physique des infrastructures. Acheter de la capacité auprès d’Amazon, Google, Microsoft, Akamai ou même d’un concurrent permet de gagner du temps.
C’est aussi un risque.
Anthropic reconnaît dans son prospectus sa forte dépendance à plusieurs groupes qui sont simultanément fournisseurs, investisseurs ou concurrents. Des centaines de milliards de dollars reposent désormais sur cette architecture.
La ruée vers l’IA entre donc dans une nouvelle phase. Après la course aux meilleurs modèles, la vraie bataille se déroule aussi derrière les murs des data centers : GPU, mégawatts, réseau et refroidissement.
Et les montants changent d’échelle.
84,5 milliards de dollars pour une seule relation potentielle avec xAI. 518 milliards d’engagements d’infrastructure au total. Anthropic ne parie plus seulement sur le succès de Claude. Il construit son avenir financier sur l’hypothèse que la demande d’intelligence artificielle continuera à croître suffisamment vite pour absorber une facture de compute presque industrielle.