Bitcoin : L’IA pousse les mineurs vers l’énergie bon marché
L’IA attire les meilleurs sites électriques des mineurs Bitcoin. ViaBTC estime que le minage survivra grâce à l’énergie bon marché.

L’intelligence artificielle commence à absorber les meilleurs sites électriques autrefois réservés au minage de Bitcoin, sans pour autant condamner le réseau. C’est la thèse défendue par Haipo Yang, fondateur et PDG de ViaBTC, dans une tribune sponsorisée publiée par U.Today. Les chiffres donnent du poids au débat : le hashrate, supérieur à 1,1 ZH/s en octobre 2025, est plusieurs fois revenu autour de 900 EH/s cette année, tandis que la difficulté a chuté de 11,16 % en février puis de 10,09 % en juin. Dans le même temps, Core Scientific perd de l’argent sur son self-mining alors que ses data centers dégagent près de 80 millions de dollars de bénéfice brut trimestriel. L’IA ne remplace pourtant pas les ASIC Bitcoin. Elle attaque une ressource beaucoup plus rare : l’électricité disponible immédiatement.
Les mineurs gagnent désormais davantage avec l’IA
Le virage n’est plus théorique. Riot Platforms a déjà signé un contrat IA de 9,1 milliards de dollars, tandis que plusieurs anciens champions du minage réorientent leurs infrastructures vers le calcul haute performance.
Core Scientific offre probablement l’exemple le plus parlant. Au deuxième trimestre 2026, son activité de self-mining Bitcoin a généré 21,5 millions de dollars de revenus, mais 33,7 millions de coûts directs. Résultat : une perte brute de 12,2 millions et une marge de -56 %. Sa colocation de data centers a produit, elle, 79,98 millions de dollars de bénéfice brut, avec une marge de 59 %. Ce sont les comptes déposés auprès de la SEC, pas une estimation de marché.
TeraWulf a déjà franchi un cran supplémentaire. Sur 44,8 millions de dollars de chiffre d’affaires au deuxième trimestre, 31,9 millions provenaient du HPC, soit 71 % du total. Le minage d’actifs numériques ne représentait plus que 12,8 millions. Un an auparavant, le HPC ne produisait encore aucun revenu.
Haipo Yang part précisément de cette transformation. Si une même infrastructure électrique rapporte davantage en hébergeant des GPU pour l’IA qu’en faisant tourner des ASIC, une société cotée a peu de raisons de rester fidèle au Bitcoin par principe.
Les actionnaires, eux, regardent les marges.
Bitcoin et l’IA ne se disputent pas les mêmes machines
Il faut toutefois éviter une confusion technique.
Un ASIC Bitcoin et un GPU destiné à l’intelligence artificielle ne sont pas interchangeables. Les ASIC utilisés pour Bitcoin sont construits pour effectuer une opération extrêmement spécialisée : calculer SHA-256 aussi vite et efficacement que possible.
Ils ne peuvent pas être convertis en accélérateurs Nvidia capables d’entraîner un grand modèle de langage.
L’inverse est également vrai. Il est techniquement possible d’effectuer certains calculs cryptographiques avec des GPU, mais miner Bitcoin avec eux face aux ASIC modernes n’est généralement pas économiquement compétitif.
L’IA ne « vole » donc pas directement les machines du réseau Bitcoin.
La concurrence intervient en amont : terrains, capitaux, transformateurs, sous-stations, raccordements au réseau, fibre et surtout mégawatts disponibles.
C’est une distinction fondamentale.
Une ferme de minage construite il y a cinq ans peut avoir sécurisé plusieurs centaines de mégawatts, obtenu les autorisations nécessaires et installé toute l’infrastructure électrique. Pour une entreprise d’IA cherchant aujourd’hui à construire un data center, acquérir ou louer ce site peut faire gagner plusieurs années.
IREN illustre ce changement. L’ancien mineur disposait au 30 juin d’un portefeuille d’accords de raccordement représentant environ 5 GW dans plusieurs pays. Il a commencé à démonter ses équipements Bitcoin et prévoit de terminer l’essentiel de sa transition vers l’AI Cloud d’ici au 31 décembre 2026.
Le véritable actif des mineurs n’était donc peut-être pas seulement leur hashrate.
C’était leur accès à l’électricité.
L’électricité devient le terrain de bataille
Et cette électricité devient nettement plus convoitée.
L’Agence internationale de l’énergie estime que les data centers ont consommé environ 415 TWh en 2024, soit 1,5 % de l’électricité mondiale. Dans son scénario central, cette consommation atteindrait environ 945 TWh en 2030. L’intelligence artificielle constitue le principal moteur de cette hausse.
Aux États-Unis, les data centers pourraient représenter près de la moitié de la croissance de la demande électrique d’ici la fin de la décennie.
Cela change complètement la valeur d’un mégawatt raccordé.
Construire des GPU ne suffit pas. Il faut pouvoir les alimenter. Or l’AIE souligne qu’un data center peut être construit en deux ou trois ans alors que de grandes infrastructures électriques prennent souvent beaucoup plus longtemps à planifier et développer.
C’est exactement l’avantage dont disposent certains mineurs.
Ils sont arrivés plus tôt dans des zones où l’énergie était abondante et où la demande industrielle pour plusieurs centaines de mégawatts semblait moins forte. Ils ont construit les sous-stations, négocié les contrats et sécurisé les terrains.
L’IA arrive aujourd’hui avec une capacité à payer supérieure.
Ce phénomène explique pourquoi les investisseurs de Wall Street oscillent désormais entre Bitcoin et les infrastructures IA des anciens mineurs.
Le minage se retrouve donc poussé hors des sites premium.
Cela ne signifie pas qu’il manque d’électricité partout.
Le minage peut utiliser une électricité dont l’IA veut moins
C’est probablement l’argument le plus intéressant de Haipo Yang.
Un data center IA veut généralement une alimentation très stable. Une session d’entraînement coûteuse ou un service cloud utilisé en permanence supporte mal une coupure simplement parce que le soleil vient de disparaître ou que le réseau demande de réduire la consommation.
Le mineur Bitcoin peut fonctionner différemment.
Une machine peut être coupée rapidement, redémarrée quelques heures plus tard et reprendre exactement la même activité. Le réseau n’a pas besoin qu’un ASIC particulier reste disponible 24 heures sur 24.
Cette flexibilité ouvre un marché de l’électricité beaucoup moins prestigieux : excédents solaires, hydroélectricité isolée, gaz associé qui aurait autrement été brûlé, périodes de prix négatifs ou production renouvelable limitée par la capacité du réseau.
Le cas d’ENGIE au Brésil est particulièrement parlant. Son complexe solaire Assú Sol compte 753 MW et constitue le plus grand parc solaire opérationnel du groupe. Les limitations du réseau empêchent pourtant parfois d’écouler toute sa production. ENGIE a confirmé étudier des batteries, mais également des data centers dédiés au minage de Bitcoin afin de créer une demande locale lorsque l’électricité ne peut pas être correctement transportée.
Dans cette situation, Bitcoin ne concurrence pas nécessairement OpenAI ou Anthropic.
Il concurrence parfois… le gaspillage d’un kilowattheure.
Les ASIC peuvent simplement changer de propriétaire
Si les grands mineurs cotés choisissent l’IA, leur hashrate ne disparaît pas forcément avec eux.
Un ASIC devenu peu rentable dans un immense data center américain où l’électricité coûte cher peut être revendu sur le marché secondaire. À un prix d’acquisition beaucoup plus faible, la même machine peut redevenir économiquement intéressante dans une petite centrale hydroélectrique, une usine disposant d’un surplus solaire ou une région où le mégawattheure coûte nettement moins cher.
L’efficacité énergétique de la machine ne change pas. Son économie, oui.
Un mineur qui achète un ASIC neuf doit amortir son investissement initial en plus de son électricité. Celui qui récupère une ancienne machine fortement décotée peut accepter un taux d’utilisation plus faible s’il dispose d’énergie presque gratuite à certaines heures.
Cela peut produire une transformation assez profonde de l’industrie.
Ces dernières années, le minage s’était institutionnalisé : gigantesques fermes de plusieurs centaines de mégawatts, sociétés cotées au Nasdaq, milliards levés sur les marchés financiers.
L’IA pourrait partiellement inverser ce mouvement. Les entreprises disposant des meilleurs raccordements trouvent davantage de valeur dans les data centers, tandis que les machines migrent vers des producteurs d’énergie, des exploitants privés et des opérateurs plus petits.
Haipo Yang a évidemment un intérêt économique dans cette lecture : ViaBTC exploite l’un des principaux pools de minage mondiaux. Sa tribune publiée par U.Today est d’ailleurs explicitement indiquée comme « Sponsored ». Sa conclusion doit donc être considérée comme une analyse intéressée, pas comme une étude indépendante.
Les données des entreprises montrent néanmoins que le déplacement qu’il décrit a déjà commencé.
Bitcoin ajuste automatiquement la difficulté
Reste une inquiétude : si l’IA attire une partie des mineurs, la baisse du hashrate peut-elle fragiliser Bitcoin ?
À court terme, le protocole possède son propre mécanisme d’ajustement.
Tous les 2 016 blocs, soit environ deux semaines, Bitcoin recalcule la difficulté du minage afin de ramener le rythme moyen de production vers un bloc toutes les dix minutes. Le fonctionnement du minage Bitcoin repose précisément sur cette combinaison entre ASIC, preuve de travail et ajustement de difficulté.
Si beaucoup de mineurs se débranchent, les blocs ralentissent. Au prochain ajustement, la difficulté diminue. Les machines restantes obtiennent alors, toutes choses égales par ailleurs, une plus grande part des BTC nouvellement émis.
2026 fournit déjà deux exemples spectaculaires.
Le 7 février, la difficulté a chuté de 11,16 %, sa plus forte réduction depuis l’interdiction chinoise de 2021. Elle a ensuite perdu 10,09 % le 14 juin.
Pourtant, le réseau n’est pas entré dans une spirale descendante.
Le 5 septembre, la difficulté a même remonté de 1,31 % à 127,45 trillions, avec un hashrate implicite estimé à environ 912 EH/s sur l’époque précédente.
Le mécanisme ne garantit pas que le hashrate restera élevé. Il permet simplement à l’économie du minage de se rééquilibrer lorsque certains acteurs quittent le marché.
Une baisse du hashrate n’est tout de même pas neutre
Il serait également faux d’en conclure que Bitcoin peut perdre n’importe quelle quantité de puissance de calcul sans conséquence.
Le hashrate participe directement au coût économique d’une attaque contre le réseau. Moins il y a de calcul consacré à Bitcoin, moins il faut théoriquement de ressources pour essayer de contrôler une part significative de la puissance de minage.
L’ajustement de difficulté protège le rythme des blocs.
Il ne recrée pas magiquement la puissance disparue.
C’est là que la question de l’IA devient réellement intéressante. Si elle se contentait de déplacer temporairement quelques entreprises cotées vers des activités plus rentables, Bitcoin pourrait facilement absorber le mouvement grâce aux opérateurs restants et à une redistribution mondiale des ASIC.
Si, à plus long terme, toutes les formes d’électricité bon marché devenaient plus rentables pour l’IA ou d’autres industries, l’équation serait différente.
Haipo Yang estime précisément que ce scénario est improbable parce que toutes les unités d’énergie n’ont pas la même valeur économique.
Un mégawatt stable, raccordé à de la fibre et disponible 99,99 % du temps intéresse fortement un data center IA. Une pointe de production solaire perdue chaque midi au milieu d’un réseau saturé beaucoup moins.
Bitcoin peut acheter cette différence.
Son avantage compétitif ne serait donc plus seulement de trouver l’électricité la moins chère, mais de monétiser l’électricité que d’autres activités ont du mal à utiliser.
Le halving de 2028 sera un test bien plus sérieux
L’IA n’est d’ailleurs pas le seul problème auquel les mineurs devront répondre.
Le cinquième halving de Bitcoin est attendu en 2028. La subvention par bloc passera alors de 3,125 BTC à environ 1,5625 BTC, indépendamment du coût de l’électricité, des GPU Nvidia ou des ambitions des entreprises de cloud.
Le protocole ne négocie pas.
Pour conserver le même niveau de revenus après le halving, les mineurs devront compenser cette réduction par une combinaison de prix du Bitcoin plus élevé, de frais de transaction, de difficulté plus faible ou de coûts opérationnels réduits.
C’est probablement à ce moment que la nouvelle géographie énergétique décrite par ViaBTC sera véritablement testée.
Les grands sites les mieux raccordés pourraient continuer leur migration vers l’IA. Les opérateurs Bitcoin devront alors devenir encore plus disciplinés : machines moins chères, ASIC plus efficaces, financement plus sobre et surtout accès direct à des sources d’énergie à faible coût.
L’exemple d’IREN montre déjà jusqu’où peut aller le changement. L’entreprise a enregistré 578,2 millions de dollars de revenus de minage sur son exercice 2026, contre seulement 128,8 millions provenant de son AI Cloud. Elle choisit malgré tout de réallouer progressivement ses sites vers l’IA et a comptabilisé 638,8 millions de dollars de dépréciations, principalement liées au retrait de matériel de minage.
Le chiffre d’affaires d’hier ne suffit donc plus.
Les entreprises arbitrent la valeur future de leurs mégawatts.
L’IA ne tue pas Bitcoin, elle trie les mineurs
La question posée par Haipo Yang mérite finalement une réponse plus précise qu’un simple oui ou non.
Oui, l’intelligence artificielle prend déjà des infrastructures au minage de Bitcoin. Core Scientific gagne bien davantage avec la colocation qu’avec ses propres ASIC. TeraWulf tire désormais 71 % de son chiffre d’affaires trimestriel du HPC. IREN prévoit de quasiment achever sa transition hors du minage d’ici fin 2026.
Et la pression énergétique ne devrait pas disparaître. L’AIE prévoit autour de 950 TWh de consommation mondiale des data centers en 2030, presque deux fois le niveau de 2025 dans ses estimations actualisées.
Cela ne signifie pourtant pas que l’IA peut éliminer le minage.
Les deux activités n’achètent pas exactement le même produit énergétique. L’IA valorise extrêmement cher la continuité, les raccordements déjà construits et les infrastructures capables d’accueillir des GPU immédiatement. Bitcoin accepte beaucoup mieux l’intermittence, les interruptions et les sites éloignés.
C’est peut-être le changement le plus important.
La prochaine génération de mineurs ne gagnera pas nécessairement en construisant la ferme la plus grande à côté du meilleur réseau électrique. Elle peut gagner en allant chercher les mégawatts dont personne d’autre ne sait quoi faire au bon moment.
L’IA transforme donc moins le minage en industrie obsolète qu’elle ne fait monter le prix des meilleurs emplacements et oblige Bitcoin à retourner vers son avantage économique le plus particulier : une charge informatique capable de suivre l’électricité au lieu d’exiger que l’électricité la suive.
Pour le réseau, le hashrate autour de 900 EH/s et le retour récent d’une difficulté légèrement haussière indiquent qu’on est encore très loin d’une crise de sécurité.
Pour les sociétés de minage cotées, en revanche, la rupture est déjà là.