La Banque centrale du Congo veut reprendre le contrôle du dollar liquide. En 2025, près de 8,5 milliards de dollars importés auraient rapidement quitté le système bancaire formel, selon le gouverneur André Wameso. Le sujet dépasse la technique monétaire. Il touche au blanchiment, aux groupes armés et à la crédibilité financière du pays.
Un trou de 8,5 milliards qui dérange Kinshasa
La RDC affronte le même enjeu de traçabilité que dans ses chaînes minières stratégiques. Notre analyse sur le cobalt congolais et la route américaine ouverte par EGC et Trafigura montrait déjà que la valeur dépend aussi de la confiance. Pour le cash en dollars, la logique est identique : sans traçabilité, le système perd en crédibilité.
Le chiffre frappe parce qu’il est simple. Sur 10 milliards de dollars importés en espèces en 2025, seuls 1,5 milliard auraient réellement renforcé les dépôts bancaires. Le reste se serait évaporé hors du circuit visible, selon les éléments rapportés par Deskeco.
Cette fuite n’est pas forcément une disparition physique. Elle montre surtout que le cash circule ailleurs. Dans les marchés, les transactions informelles, les réseaux commerciaux opaques ou des circuits plus risqués. C’est précisément ce qui inquiète la BCC.
Dans une économie très dollarisée, le billet vert sert de refuge. Il protège contre la perte de pouvoir d’achat du franc congolais. Mais quand le dollar circule sans trace, il devient aussi une zone grise. L’argent rassure les ménages, puis inquiète les superviseurs.
La BCC veut reprendre la main sur l’importation des dollars
La réponse de la Banque centrale est nette. À partir d’avril 2027, l’institut d’émission doit obtenir l’exclusivité de l’importation physique du dollar américain. L’objectif est de couper le robinet aux entrées de cash mal suivies.
La mesure va plus loin qu’un simple contrôle administratif. Elle prépare aussi l’interdiction des transactions en espèces en devises étrangères. Pour Kinshasa, il ne s’agit plus seulement de savoir combien de dollars entrent. Il faut surtout savoir où ils vont.
Cette réforme risque cependant de heurter les habitudes. En RDC, le dollar est souvent plus qu’une monnaie étrangère. Il sert à payer les loyers, les biens importés, les salaires élevés et certaines grosses transactions. Changer cela demandera plus qu’un décret. Il faudra une alternative crédible.
Le numérique peut aider, mais seulement si l’infrastructure tient. Le chantier du Congo sur la résilience des infrastructures numériques critiques rappelle que les paiements digitaux ont besoin de réseaux solides, d’énergie fiable et de services accessibles.
Blanchiment, groupes armés et pression américaine
Le vrai danger se trouve dans l’opacité. Quand des milliards de dollars quittent les banques sans traçabilité claire, le risque de blanchiment augmente. Le financement de réseaux armés devient aussi plus difficile à détecter.
Dans l’est du Congo, cette question prend une dimension sécuritaire. Des groupes armés opèrent dans des zones riches en minerais. Ils ont besoin de cash pour payer, acheter, déplacer et contrôler. Or, si ces acteurs n’ont pas accès légalement aux circuits d’importation de dollars, une question se pose : qui les alimente ?
Washington regarde ce terrain de très près. Le Trésor américain a sanctionné Joseph Kabila le 30 avril 2026, l’accusant de soutien au M23 et à l’AFC. Le communiqué du Trésor rappelle aussi que le M23 a pris de larges zones dans l’est du pays, notamment Goma et Bukavu, avec l’appui du Rwanda selon les États-Unis.
Cette pression américaine renforce l’urgence de la BCC. Un pays dont le cash circule massivement hors banques expose ses institutions à des soupçons plus larges. La réforme monétaire devient alors aussi un outil de sécurité financière.
La liste grise du GAFI pèse sur les banques congolaises
La RDC joue aussi sa relation avec le système financier mondial. Le pays reste soumis à une surveillance renforcée du GAFI, souvent appelée liste grise. Cette catégorie concerne les juridictions qui présentent des faiblesses stratégiques dans la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Le GAFI a encore listé la RDC dans ses juridictions sous surveillance renforcée en février 2026.
Cette situation complique les relations avec les banques correspondantes. Or ces banques sont indispensables pour les paiements internationaux, les transferts en dollars et le commerce extérieur. Un pays peut avoir des banques locales actives, mais rester fragile s’il perd la confiance des grands réseaux internationaux.
C’est pour cela que la réforme du cash est aussi diplomatique. Kinshasa veut montrer qu’elle contrôle mieux ses flux. Elle veut éviter que des personnes sanctionnées ou des réseaux liés aux minerais de conflit puissent utiliser le dollar à grande échelle.
La même logique de transparence fiscale apparaît ailleurs en Afrique. Au Kenya, le fisc veut identifier les traders et suivre les transactions crypto, comme nous l’avons expliqué dans notre article sur la pression fiscale autour des utilisateurs crypto. Le mouvement est plus large : les États africains veulent réduire les angles morts financiers.
Une réforme nécessaire, mais sensible
La BCC avance sur une ligne étroite. Trop de contrôle pourrait étouffer une économie où beaucoup de paiements restent informels. Trop peu de contrôle laisserait prospérer les circuits opaques. Le défi sera donc d’encadrer sans bloquer.
Le mobile money, les virements bancaires et les paiements numériques peuvent aider. Mais ils doivent être accessibles, fiables et moins coûteux. Sinon, les Congolais resteront attachés au cash, par habitude mais aussi par prudence.
Le Rwanda donne un autre exemple de cette transition vers l’encadrement. Sa nouvelle loi crypto montre comment un État peut passer des avertissements publics à un cadre plus structuré, sans forcément transformer les actifs numériques en monnaie légale. Ce basculement réglementaire est analysé dans notre article sur la régulation crypto au Rwanda.
Cette affaire révèle une vérité brutale. La dollarisation protège parfois les citoyens, mais elle fragilise l’État quand elle échappe aux banques. Les 8,5 milliards ne sont donc pas seulement un chiffre. Ils sont le symptôme d’un pays qui doit choisir entre économie de survie et système financier surveillé.
En bref
- La BCC affirme que 8,5 milliards de dollars importés ont quitté le système bancaire formel.
- Kinshasa veut durcir le contrôle du cash en devises dès 2027.
- L’enjeu touche au blanchiment, aux sanctions américaines et à la crédibilité financière de la RDC.
