Crypto : Un 5e suspect visé dans l’affaire Zondacrypto
Roman Ż. devient le cinquième suspect dans l’affaire Zondacrypto, qui compte plus de 3 600 plaintes et au moins 350 millions de pertes.

L’enquête sur l’effondrement de Zondacrypto vient de franchir une nouvelle étape en Pologne. Roman Ż., ancien associé de Sylwester Suszek à l’époque de BitBay, a été visé le 7 septembre par deux chefs portant notamment sur une fraude informatique et l’appropriation présumée de 7,8 millions de zlotys de fonds appartenant aux utilisateurs. Il nie les faits. Derrière cette nouvelle arrestation se trouve désormais un dossier tentaculaire : plus de 3 600 plaintes, au moins 350 millions de zlotys de pertes estimées, 250 téraoctets de données saisis, un cold wallet de quelque 4 500 BTC auquel l’exchange aurait perdu l’accès dès 2022 et la disparition toujours inexpliquée de son fondateur.
Roman Ż. devient le cinquième suspect
Roman Ż. a été arrêté samedi 5 septembre avant d’être longuement entendu par les procureurs de Katowice. Cette nouvelle étape arrive quelques jours après l’arrestation du président du Comité olympique polonais déjà documentée par Bref Crypto, dans la même enquête.
Selon la porte-parole du parquet national polonais Anna Adamiak, le premier chef visant Roman Ż. porte sur sa participation présumée à un groupe criminel organisé qui aurait cherché à commettre des fraudes informatiques au détriment des utilisateurs de la plateforme. Le préjudice mentionné dans ce volet atteint au moins 7,8 millions de zlotys, soit environ 1,8 million d’euros.
Le second chef est plus technique. Les procureurs l’accusent d’avoir participé à l’appropriation de fonds investis par les clients en modifiant, supprimant ou ajoutant sans autorisation des données dans les systèmes informatiques de l’exchange, et en influençant leur traitement automatisé.
Roman Ż. n’a pas reconnu les faits et a fourni des explications détaillées. Son avocat affirme qu’il n’était lié qu’à BitBay entre 2014 et 2018 et n’avait aucun rôle dans Zondacrypto.
La présomption d’innocence reste donc entière.
Un départ pour la Chine précipite son arrestation
Le moment de l’interpellation n’est pas anodin.
Les autorités polonaises expliquent avoir décidé d’agir un samedi après avoir appris que Roman Ż. devait quitter la Pologne pour la Chine. Le parquet invoque désormais trois raisons pour réclamer son placement en détention provisoire : la peine potentiellement lourde, le risque de pression sur les témoins ou les preuves et celui d’une fuite à l’étranger.
Pour le deuxième chef, la peine maximale évoquée atteint dix ans de prison. Le parquet a transmis sa demande au tribunal de Katowice-Est, qui doit se prononcer sur la détention.
L’avocat Błażej Gazda conteste toutefois l’interprétation du voyage. Selon lui, son client partait en Chine pour affaires et disposait déjà d’un billet retour pour le 13 septembre. Il souligne également que Roman Ż. s’y était déjà rendu en juin avant de revenir en Pologne.
Ce désaccord résume bien l’état actuel du dossier : les procureurs estiment disposer d’éléments suffisamment sérieux pour agir rapidement, tandis que la défense rejette la lecture criminelle donnée à plusieurs faits.
Le tribunal devra trancher uniquement la question de la détention à ce stade. Pas la culpabilité.
Plus de 3 600 clients se sont tournés vers la justice
L’échelle de l’enquête explique l’intensité des moyens mobilisés.
Lorsque le parquet régional de Katowice a fait un point officiel le 22 juin, il avait déjà enregistré plus de 3 600 signalements de personnes se déclarant victimes. Près de 1 000 d’entre elles avaient été auditionnées, auxquelles s’ajoutaient une quarantaine d’autres témoins disposant d’informations sur le fonctionnement de l’exchange.
Les enquêteurs avaient saisi 162 appareils électroniques et plus de 250 téraoctets de fichiers provenant des serveurs de production de Zondacrypto. Pas moins de 63 opérations de perquisition ou de demandes de remise de documents avaient alors été exécutées.
Les pertes des clients sont évaluées par le parquet à au moins 350 millions de zlotys, soit environ 94 millions de dollars. Ce montant reste susceptible d’évoluer au fur et à mesure de l’examen des réclamations.
Ce n’est donc plus seulement l’enquête sur quelques retraits bloqués.
Les procureurs cherchent à reconstruire plusieurs années d’activité financière et informatique d’une plateforme qui comptait plus d’un million d’utilisateurs enregistrés après le passage de BitBay à Zondacrypto en 2021.
Et c’est là que le dossier devient beaucoup plus lourd.
Le mystère des 4 500 BTC remonte à 2022
Une information publiée dès l’ouverture de l’enquête mérite davantage d’attention.
Le 17 avril, le parquet de Katowice indiquait que le propriétaire de l’exchange avait déclaré que Zondacrypto n’avait plus accès depuis 2022 à un cold wallet contenant environ 4 500 BTC. Les autorités affirment également que cette information aurait été cachée aux clients.
À un Bitcoin proche de 79 000 dollars ce 7 septembre, 4 500 BTC représenteraient théoriquement environ 355 millions de dollars.
Le rapprochement est saisissant : la valeur théorique de ces bitcoins dépasse largement les 350 millions de zlotys de pertes actuellement recensées auprès des utilisateurs.
Il faut cependant éviter d’additionner mécaniquement les deux chiffres.
Le parquet n’a pas affirmé que 4 500 BTC avaient été volés, ni que le wallet détient toujours aujourd’hui exactement ce montant. Il a rapporté une perte d’accès remontant à 2022. On ne sait pas non plus, à partir des informations publiques disponibles, quelle proportion correspondait directement aux avoirs clients.
Cette différence compte.
L’enquête doit précisément reconstituer la comptabilité réelle des actifs, les obligations envers les utilisateurs et les mouvements effectués pendant plusieurs années.
BitBay, Zondacrypto et quatre années de zones d’ombre
Zondacrypto n’est pas né en 2026.
La plateforme a été fondée en Pologne en 2014 sous le nom BitBay, avant de devenir Zonda puis Zondacrypto. Sylwester Suszek en était l’une des figures centrales. Roman Ż. est décrit comme son ancien associé et comme quelqu’un ayant participé à la gestion de BitBay avant le changement de marque.
Les problèmes visibles se sont accélérés cette année.
Des utilisateurs ont commencé à signaler des retraits retardés ou bloqués. En février, Zondacrypto reconnaissait des délais de paiement pour certains clients. Le 17 mars, les dépôts en Bitcoin ont été suspendus, officiellement en raison de la volatilité du marché. Le site est ensuite devenu inaccessible et les opérations ont cessé en avril.
L’autorité estonienne de renseignement financier avait parallèlement partiellement suspendu la licence de BB Trade Estonia OÜ, société exploitant la marque, l’empêchant notamment de recevoir de nouveaux actifs.
Dans un exchange centralisé, le fonctionnement quotidien repose précisément sur cette confiance : le solde affiché sur l’écran doit correspondre à des actifs réellement disponibles et récupérables.
Les débats autour des rumeurs d’insolvabilité de Binance étudiées précédemment par Bref Crypto avaient montré la différence entre une rumeur et des signes opérationnels vérifiables.
Chez Zondacrypto, les retraits problématiques ont finalement débouché sur une procédure pénale et une faillite.
La disparition de Sylwester Suszek change tout le dossier
L’enquête a pris une autre dimension le 30 juillet 2026.
Le parquet a décidé de fusionner le dossier Zondacrypto avec une procédure bien plus ancienne : celle concernant la disparition de Sylwester Suszek. Les autorités estiment que les circonstances de création et de fonctionnement de BitBay puis Zondacrypto pourraient contribuer à comprendre ce qui lui est arrivé.
Suszek a disparu le 10 mars 2022.
La police polonaise indique qu’il avait quitté son domicile pour un rendez-vous professionnel à Czeladź. Après la réunion, vers 15 heures, il est reparti dans une direction inconnue. Il n’a plus donné signe de vie à sa famille. Son avis de recherche reste encore disponible dans la base officielle de la police.
Les documents judiciaires récents vont désormais plus loin que le simple terme de « disparition ».
Dans le communiqué annonçant les charges contre Radosław P., le parquet décrit l’un des objets de l’enquête comme la privation illégale de liberté de Sylwester Suszek. Il ne s’agit pas encore d’une conclusion judiciaire sur ce qui s’est passé, mais la qualification montre clairement que les enquêteurs explorent désormais une piste criminelle.
Le dossier financier et celui de l’homme disparu sont désormais officiellement imbriqués.
Trois autres suspects sont déjà en détention
Roman Ż. n’arrive pas dans un dossier vide.
Le 2 septembre, les enquêteurs avaient déjà interpellé Anna P., Jaromira W. et Rafał Z. Tous trois ont depuis été placés en détention provisoire pour trois mois. Aucun n’a reconnu les faits qui lui sont reprochés.
Les accusations sont particulièrement lourdes.
Anna P. est notamment soupçonnée d’avoir participé à un groupe visant à s’approprier des actifs de Sylwester Suszek. Le parquet lui reproche également des opérations ayant causé un préjudice au gestionnaire de Zondacrypto, dont le transfert sans paiement d’un bien immobilier de Katowice d’une valeur de 700 000 zlotys.
Plus étonnant encore, les procureurs l’accusent d’avoir entravé l’enquête sur Suszek en faisant retirer et emporter le disque dur du système de vidéosurveillance d’une station-service et en incitant à de faux témoignages.
Jaromira W. est pour sa part soupçonnée d’opérations portant sur près de 8 millions d’euros, dont l’achat d’un bien immobilier en France, ainsi que d’un blanchiment présumé de 7,5 millions de zlotys.
Rafał Z. est accusé d’avoir détourné 1,7 million de zlotys appartenant à l’opérateur.
L’ampleur financière dépasse donc déjà largement les seuls 7,8 millions reprochés à Roman Ż.
Le patron olympique est lui aussi poursuivi
Une autre branche du dossier touche directement les institutions sportives polonaises.
Radosław Piesiewicz, président du Comité olympique polonais, a été arrêté le 27 août et visé par deux chefs distincts. Il conteste les accusations.
Le premier porte sur un possible trafic d’influence. Selon le parquet, il aurait affirmé disposer d’influence auprès de l’autorité polonaise de la concurrence, l’UOKiK, et aurait accepté un avantage prenant la forme d’une montre estimée à 169 476 zlotys.
Le second concerne des actes effectués alors que BB Trade Estonia menaçait déjà de devenir insolvable. Les procureurs l’accusent d’avoir incité un membre du conseil de l’opérateur à effectuer des paiements de 194 420,15 zlotys le 7 avril, puis 100 000 euros le 8 avril, au détriment potentiel des autres créanciers de l’exchange.
Là encore, ces éléments constituent des accusations judiciaires et non des faits définitivement établis.
Le parquet a également saisi dans son enquête des documents auprès du Comité olympique polonais et de l’UOKiK.
Zondacrypto n’est plus seulement une affaire de gestion d’exchange. Les enquêteurs examinent désormais des flux immobiliers, des relations institutionnelles et de possibles avantages accordés autour d’une entreprise déjà proche de l’insolvabilité.
L’enquête traverse désormais cinq pays
L’un des aspects les plus sous-estimés du dossier est son caractère transfrontalier.
Dès le 28 mai, la Pologne et l’Estonie ont créé une Joint Investigation Team, afin que les procureurs puissent échanger directement preuves et renseignements. La structure est logique : BB Trade Estonia OÜ, l’entité exploitant Zondacrypto, était enregistrée en Estonie alors qu’une grande partie de ses utilisateurs et de son histoire se trouvent en Pologne.
Les enquêteurs polonais ont également coordonné leurs travaux avec Monaco et envoyé des demandes d’entraide vers l’Italie et la Suisse.
En juillet, le parquet a obtenu le gel de 4 millions d’euros déposés auprès de la branche française d’une banque. L’argent provenait, selon les enquêteurs, de la cession d’une société monégasque détenue par des personnes soupçonnées dans l’enquête. Un juge français a ordonné le maintien des fonds sur un compte contrôlé par les autorités judiciaires françaises.
C’est une évolution importante pour les victimes.
Une enquête crypto ne consiste pas uniquement à suivre des wallets sur blockchain. Dès que les fonds passent par des entreprises, de l’immobilier, des banques ou des montages transfrontaliers, le dossier redevient très classique : saisies, coopération judiciaire, comptes bancaires et identification des bénéficiaires.
La blockchain n’efface pas les autres traces.
L’opérateur de Zondacrypto est désormais officiellement en faillite
La situation juridique de l’exchange a elle aussi changé.
Le 27 août 2026, le tribunal du comté de Harju à Tallinn a officiellement déclaré en faillite BB Trade Estonia OÜ, l’opérateur de Zondacrypto. Le parquet polonais a depuis publié une procédure destinée aux créanciers.
Les personnes disposant de créances antérieures à la faillite doivent les déclarer auprès du syndic Margus Lentsius dans les deux mois suivant la publication de la décision.
La première assemblée des créanciers est prévue le 17 septembre à Tallinn.
Ce volet civil est distinct de l’enquête pénale.
Même si les procureurs démontrent un jour que des crimes ont été commis, cela ne signifie pas automatiquement que tous les clients récupéreront l’intégralité de leurs avoirs. La récupération dépendra aussi des actifs effectivement retrouvés, des saisies judiciaires, du classement des créances et de la procédure estonienne de faillite.
C’est le risque souvent oublié lorsqu’une plateforme conserve les cryptomonnaies à la place de son utilisateur : une créance envers un exchange n’est pas juridiquement ou opérationnellement identique à des bitcoins dont on contrôle directement les clés. Le guide Bitcoin de Bref Crypto détaille précisément cette différence entre conservation personnelle et intermédiaire.
Zondacrypto en fournit aujourd’hui une illustration particulièrement coûteuse.
Le dossier dépasse désormais la simple faillite d’un exchange
Le cinquième suspect attire l’attention ce 7 septembre. Ce n’est pourtant plus le chiffre le plus important de l’affaire.
3 600 plaintes. 350 millions de zlotys de pertes déjà estimées. 250 téraoctets de données saisis. Près de 8 millions d’euros au centre d’une des opérations étudiées. 4 millions d’euros gelés en France. Et surtout ces quelque 4 500 BTC auxquels la plateforme aurait perdu l’accès dès 2022 sans que les utilisateurs en soient informés, selon le parquet.
À cela s’ajoute désormais la disparition de Sylwester Suszek, quatre ans auparavant.
C’est ce dernier rapprochement qui change profondément la nature de l’enquête. Si le dossier portait uniquement sur l’incapacité d’un exchange à rembourser ses clients, il pourrait encore être lu comme une faillite crypto particulièrement mal gérée. Les procureurs examinent aujourd’hui des soupçons de fraude informatique, d’appropriation de fonds, de blanchiment, de transfert d’actifs, d’entrave à une enquête et de trafic d’influence.
Aucune de ces accusations n’équivaut encore à une condamnation.
Mais les éléments officiellement publiés montrent déjà une chose : la chute de Zondacrypto n’a probablement pas commencé lorsque les retraits se sont bloqués en 2026. Les enquêteurs remontent désormais jusqu’en 2022, année où l’exchange aurait perdu l’accès à son cold wallet et où son fondateur a disparu.
C’est cette chronologie, beaucoup plus que l’arrestation d’un cinquième suspect, qui explique pourquoi l’affaire devient l’une des enquêtes crypto les plus importantes actuellement menées en Europe.