Anthropic multiplie ses revenus par douze
Anthropic a généré 4,59 milliards de dollars de revenus en 2025, contre seulement 386 millions un an plus tôt. La progression atteint environ 1 089 %. Pour une entreprise créée en 2021, le changement d’échelle est brutal. Claude est passé du statut de rival prometteur de ChatGPT à celui de produit installé dans les entreprises, le développement logiciel et les workflows d’agents IA.
Cette accélération commence également à toucher des secteurs qui semblaient assez éloignés de l’intelligence artificielle. BrefCrypto avait notamment suivi le contrat de 9,1 milliards de dollars reliant Riot Platforms à des infrastructures destinées à Anthropic. Des mineurs Bitcoin réorientent désormais une partie de leur énergie, de leurs terrains et de leurs data centers vers le calcul IA. Ce n’est plus une petite diversification.
La progression d’Anthropic s’est encore accélérée en 2026. En mai, selon les annonces officielles d’Anthropic, l’entreprise annonçait un revenu annualisé supérieur à 47 milliards de dollars. La levée atteignait 65 milliards de dollars pour une valorisation post-money de 965 milliards.
Il faut distinguer ce run rate des 4,59 milliards comptabilisés sur l’ensemble de 2025. Le premier extrapole le rythme d’activité récent sur douze mois ; le second correspond au revenu effectivement enregistré pendant l’exercice. La comparaison permet néanmoins de mesurer la vitesse à laquelle le business a changé.
Cette croissance ne suffit pas à rendre Anthropic rentable.
La perte d’exploitation est passée de 2,98 milliards de dollars en 2024 à 8,06 milliards en 2025. Elle représente donc environ 1,75 fois le chiffre d’affaires de l’année. Autrement dit, même avant certains effets comptables extraordinaires, Claude coûte encore beaucoup plus cher à développer et exploiter que ce qu’il rapporte.
La perte nette est beaucoup plus spectaculaire : 41,97 milliards de dollars, soit presque neuf fois les revenus.
Ce chiffre demande toutefois une explication. Environ 34 milliards de dollars viennent d’une charge comptable sans sortie de trésorerie liée à la revalorisation d’instruments issus d’anciennes levées de fonds. Plus Anthropic prenait de la valeur, plus certaines obligations susceptibles d’être converties en actions devaient être réévaluées dans ses comptes.
Anthropic n’a donc pas envoyé 34 milliards de dollars supplémentaires à Nvidia, Google ou Amazon. Une large partie de cette perte existe sur le papier.
La perte d’exploitation de 8,06 milliards reste, elle, beaucoup plus utile pour comprendre l’économie réelle de l’entreprise.
Un autre chiffre mérite attention : deux clients seulement représentaient 24 % du chiffre d’affaires, avec environ 12 % chacun. Anthropic ne les identifie pas publiquement dans les éléments disponibles. Le prospectus prévient également que plusieurs grands clients ne sont pas engagés par des contrats de long terme et peuvent diminuer leurs dépenses ou partir.
Sur 4,59 milliards de revenus, 24 % représentent environ 1,1 milliard de dollars dépendant de deux clients.
Pour une entreprise valorisée presque 1 000 milliards de dollars en mai, la concentration est loin d’être anecdotique. Une société peut afficher une croissance vertigineuse tout en conservant une base commerciale encore relativement concentrée.
Cela explique aussi pourquoi Anthropic multiplie les intégrations d’entreprise. En mai, la société s’est associée à Blackstone, Hellman & Friedman et Goldman Sachs pour créer une entreprise dédiée au déploiement de Claude dans les sociétés de taille intermédiaire. L’objectif est assez transparent : transformer la demande spectaculaire autour de l’IA en revenus récurrents et plus diversifiés.
La bataille ne se joue donc plus uniquement sur les benchmarks des modèles.
Elle se joue sur les contrats.
Le compute avale déjà 7,33 milliards $
Le chiffre qui explique une grande partie des pertes tient en deux mots : puissance de calcul.
Anthropic a dépensé 7,33 milliards de dollars en compute et infrastructures en 2025, presque trois fois plus qu’en 2024. Ces dépenses ont représenté environ 58 % de l’ensemble des charges d’exploitation de la société.
La comparaison avec les revenus est encore plus parlante.
Anthropic a encaissé 4,59 milliards de dollars durant l’année et dépensé 7,33 milliards uniquement pour le calcul et l’infrastructure. Le compute représente donc environ 160 % de son chiffre d’affaires 2025.
Avant même de payer tous ses chercheurs, commerciaux, employés, frais juridiques et autres dépenses, la facture informatique dépassait déjà les revenus de l’entreprise de près de 2,74 milliards de dollars.
C’est toute l’économie actuelle de l’IA générative résumée en quelques chiffres.
En extrapolant le ratio publié dans le prospectus, les charges d’exploitation totales de 2025 se situaient autour de 12,6 milliards de dollars. C’est une estimation mathématique à partir des 7,33 milliards représentant 58 % des dépenses, pas un nouveau chiffre communiqué par Anthropic.
La suite devient encore plus spectaculaire.
Le prospectus fait apparaître environ 518 milliards de dollars d’engagements futurs liés au cloud, au computing et aux infrastructures. Il faut là encore éviter une interprétation trompeuse : Anthropic n’annonce pas un chèque de 518 milliards à signer immédiatement, ni nécessairement une dépense concentrée sur 2027. Il s’agit d’obligations et d’engagements s’étalant sur différentes périodes contractuelles. Reuters les décrit comme l’un des principaux risques financiers du dossier.
À titre de comparaison, ces engagements représentent environ 113 fois le chiffre d’affaires 2025.
Ils représentent aussi plus de 25 fois les 20,28 milliards de dollars de liquidités et placements à court terme dont disposait Anthropic à la fin de l’exercice.
Ce rapport ne signifie évidemment pas qu’Anthropic doit disposer aujourd’hui de 518 milliards en banque. Les contrats seront financés sur plusieurs années grâce aux revenus futurs, aux capitaux levés et potentiellement aux marchés de dette. Il montre néanmoins à quel point le modèle repose sur une hypothèse forte : la demande pour Claude doit continuer à progresser très vite.
Amazon occupe déjà une place importante dans cette mécanique. Anthropic s’est engagé à dépenser plus de 100 milliards de dollars sur dix ans dans les technologies cloud d’Amazon, tandis qu’Amazon a lui-même renforcé ses investissements dans la société.
Anthropic développe aussi ses capacités avec Google, SpaceX et d’autres fournisseurs. Cette ruée vers le calcul est désormais suffisamment importante pour remodeler d’autres industries. BrefCrypto montrait récemment que les mineurs Bitcoin cotés commencent à être évalués autant sur leurs data centers IA que sur leur production de BTC. Chez TeraWulf, par exemple, le HPC avait déjà pris une place majeure dans les revenus.
L’électricité, les terrains, les GPU, les réseaux haute tension et les centres de données sont devenus des ressources communes à Bitcoin et à l’intelligence artificielle.
Anthropic dispose cependant d’un argument que beaucoup d’entreprises déficitaires n’ont pas : sa demande commerciale progresse extrêmement vite.
Le revenu annualisé annoncé à plus de 47 milliards de dollars en mai 2026 représente déjà plus de dix fois le chiffre d’affaires comptabilisé pour 2025. Si ce rythme se maintient, le ratio entre revenus et compute pourrait rapidement devenir moins inquiétant.
S’il ralentit, les centaines de milliards de dollars d’engagements deviennent beaucoup plus difficiles à absorber.
Voilà le pari financier derrière l’IPO.
Il existe aussi un autre paradoxe. Anthropic construit précisément sa marque autour de la sécurité de l’intelligence artificielle, tout en participant à une course qui exige toujours davantage de compute et des modèles toujours plus puissants.
Le prospectus consacre environ 80 pages sur 261 aux facteurs de risque. Parmi eux figurent des scénarios dans lesquels des systèmes avancés pourraient dissimuler certaines informations, manipuler leurs interlocuteurs ou chercher à éviter leur arrêt. Anthropic écrit que l’IA avancée pourrait présenter des risques « catastrophiques ou existentiels pour l’humanité ».
Le détail le plus surprenant vient peut-être de la répartition des ressources. Sur une semaine prise comme exemple dans le document, seulement environ 6 % de la capacité de calcul était consacrée aux travaux de sécurité.
Anthropic explique elle-même que ces arbitrages sont difficiles. Plus de compute consacré à l’évaluation et à l’alignement signifie moins de compute disponible pour entraîner, servir ou améliorer les produits commerciaux.
Dario Amodei défend parallèlement l’idée de ralentir certaines avancées à la frontière de l’IA. BrefCrypto avait déjà analysé son appel à ralentir le développement des systèmes les plus puissants.
Ce n’est donc pas un avertissement externe adressé à Anthropic.
C’est Anthropic qui explique à ses futurs actionnaires que la technologie qu’ils financent pourrait elle-même produire des risques extraordinaires.
Rarement un prospectus aura contenu un conflit aussi étrange entre ambition commerciale et mise en garde technologique.
Une IPO à 2 000 milliards change l’échelle
Anthropic pourrait désormais chercher une valorisation supérieure à 2 000 milliards de dollars lors de son introduction en Bourse. Reuters rapporte que la cotation est plutôt attendue après les élections américaines de mi-mandat de novembre, sans prix final ni nombre définitif d’actions encore annoncé publiquement.
Le contraste avec mai est saisissant.
Le 28 mai, Anthropic levait 65 milliards de dollars pour une valorisation post-money de 965 milliards. Passer au-dessus de 2 000 milliards quelques mois plus tard signifierait encore plus que doubler cette valeur. Anthropic entrerait immédiatement dans le groupe extrêmement restreint des entreprises pesant plusieurs milliers de milliards de dollars.
Et pourtant, elle sort d’un exercice à 4,59 milliards de chiffre d’affaires.
À 2 000 milliards de valorisation, le marché valoriserait Anthropic environ 436 fois son revenu 2025. Ce ratio serait évidemment beaucoup moins spectaculaire en utilisant le run rate 2026 supérieur à 47 milliards, qui ramènerait le multiple autour de 43 fois. Les deux chiffres racontent exactement pourquoi cette IPO sera difficile à analyser avec les outils traditionnels.
Regarder uniquement 2025 fait apparaître une valorisation presque absurde.
Regarder uniquement la croissance 2026 risque de supposer que celle-ci continuera indéfiniment.
Wall Street devra choisir quelque part entre les deux.
Anthropic ajoute en plus une architecture de contrôle particulièrement inhabituelle. Ses sept cofondateurs, dont Dario et Daniela Amodei, doivent contrôler une nouvelle entité baptisée Founder LLC. Celle-ci dirigera une seule action de classe F représentant 50,1 % du pouvoir de vote sur plusieurs décisions majeures de l’entreprise. Les actions de classe A destinées aux investisseurs ordinaires disposeront d’une voix par titre, mais leur influence restera mécaniquement limitée.
Anthropic prévient elle-même que cette structure pourrait conduire à des décisions contraires aux intérêts financiers de court, moyen ou long terme des détenteurs de classe A.
C’est volontaire.
L’entreprise conserve son statut de Public Benefit Corporation. Les fondateurs veulent empêcher qu’une pression boursière immédiate les oblige à lancer un modèle ou un produit qu’ils jugeraient dangereux uniquement parce qu’il pourrait augmenter les revenus.
La question est fascinante : que vaut réellement une action dans une entreprise de 2 000 milliards de dollars lorsque les actionnaires ordinaires acceptent dès le départ que la maximisation de leur rendement ne constitue pas nécessairement la priorité absolue ?
Cette structure fera probablement partie des principaux débats de l’IPO.
Elle intéresse aussi directement l’écosystème crypto. BrefCrypto expliquait récemment que les investisseurs crypto spéculent déjà sur des entreprises comme Anthropic avant leur introduction en Bourse via des contrats pré-IPO. Ces produits ne donnent pas réellement des actions, mais ils montrent qu’une demande existe bien avant la cotation.
Une opération de 2 000 milliards pourrait également absorber énormément de capital. L’IPO de SpaceX avait déjà montré comment une introduction géante pouvait attirer la liquidité disponible au détriment temporaire d’autres actifs risqués. Anthropic arriverait dans un marché où Bitcoin, les actions technologiques et les grands dossiers IA se disputent souvent les mêmes investisseurs à la recherche de croissance.
La concurrence pour le capital devient donc aussi importante que la concurrence pour les GPU.
L’IPO d’Anthropic ne sera pas simplement celle d’une société qui commercialise Claude. Elle donnera pour la première fois aux marchés publics un prix quotidien sur l’une des hypothèses économiques les plus coûteuses de notre époque : celle selon laquelle des centaines de milliards de dollars dépensés en compute aujourd’hui pourront produire des revenus encore plus gigantesques demain.
Les chiffres publiés jusqu’ici ne permettent ni de conclure que ce pari est gagné, ni qu’il est condamné.
Ils montrent quelque chose de plus concret.
Anthropic a réussi à multiplier ses revenus par douze en un an, puis à porter son rythme commercial 2026 très au-delà. Dans le même temps, elle a perdu 8,06 milliards de dollars sur ses opérations en 2025, dépend encore fortement d’une poignée de clients et s’est engagée dans une course aux infrastructures estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars.
La perte nette de 42 milliards impressionne. Elle est aussi en partie comptable.
Le chiffre qui mérite probablement davantage d’attention est 518 milliards.
C’est lui qui indique l’échelle du pari. Si Claude continue de croître au rythme observé depuis 2025, Anthropic pourrait devenir l’une des entreprises technologiques les plus importantes au monde. Si les revenus ralentissent alors que les obligations de compute restent en place, l’entreprise découvrira à quel point l’intelligence artificielle peut être coûteuse avant même qu’elle soit rentable.
À plus de 2 000 milliards de dollars, les futurs actionnaires ne paieront donc pas seulement pour Claude.
Ils paieront pour croire que cette croissance peut rattraper la facture.