La crypto devient un dossier religieux autant que financier au Pakistan. Alors que le pays vient d’installer un cadre légal pour les actifs numériques, une décision de grands savants musulmans relance le débat sur leur conformité à la charia. Le gouvernement ne recule pas. Il cherche plutôt à ouvrir un dialogue entre régulateurs, experts techniques et autorités religieuses.
Crypto : le Pakistan avance avec le Virtual Assets Act
Le Pakistan a adopté le Virtual Assets Act 2026 pour encadrer les actifs numériques et les entreprises qui les manipulent. Ce texte donne une base permanente à la Pakistan Virtual Assets Regulatory Authority, ou PVARA, chargée de licencier, superviser et sanctionner les prestataires crypto, selon la Pakistan Virtual Assets Regulatory Authority.
Le cadre couvre les exchanges, les services de garde, les émetteurs de tokens et les plateformes d’investissement. PVARA indique que les acteurs devront obtenir une licence formelle avant d’offrir leurs services au Pakistan. L’autorité met aussi en avant des règles de conformité, avec des exigences de cybersécurité, de transparence, de protection des fonds clients et de lutte contre le blanchiment.
Le changement est net. Le Pakistan ne veut plus laisser la crypto évoluer dans une zone grise. Les opérations non autorisées peuvent désormais entraîner des sanctions pénales, dont des amendes et des peines d’emprisonnement. Le message envoyé au secteur est clair : l’innovation est possible, mais sous contrôle.
La finance islamique complique le calendrier
Le débat a pris une autre dimension après une fatwa publiée le 10 juin par Mufti Taqi Usmani et d’autres savants. Selon Dawn, cette décision religieuse jugeait non permis l’achat de biens avec des cryptomonnaies, en estimant que ces actifs ne constituent pas une richesse reconnue en droit islamique.
Cette position tombe au moment où le Pakistan essaie justement de faire entrer les actifs numériques dans son système financier. Elle crée donc une tension directe. D’un côté, l’État veut réguler, attirer des entreprises et encadrer un marché déjà actif. De l’autre, une autorité religieuse influente interroge la validité même des transactions crypto.
Le point sensible n’est pas seulement théologique. Dans un pays où la finance islamique pèse fortement dans la perception publique, une réserve religieuse peut freiner l’adoption. Elle peut aussi pousser les régulateurs à distinguer plus finement les différents actifs : Bitcoin, stablecoins, tokens de paiement, actifs tokenisés ou instruments spéculatifs.
PVARA cherche une voie de dialogue
Bilal bin Saqib, président de PVARA et figure clé de la stratégie crypto pakistanaise, a rencontré Mufti Taqi Usmani après la controverse. Il a qualifié l’échange de constructif et a insisté sur un objectif commun : protéger les Pakistanais contre la fraude, l’exploitation et les pertes financières.
Son argument est intéressant. Il refuse de traiter toute la crypto comme un bloc unique. Selon lui, blockchain, actifs numériques, stablecoins et actifs réels tokenisés couvrent des usages très différents. Ils méritent donc une analyse technique et religieuse approfondie, pas un jugement uniforme.
Cette approche peut devenir le cœur du modèle pakistanais. Plutôt que d’opposer innovation et charia, Islamabad tente de construire un cadre où les deux se répondent. Le Virtual Assets Act prévoit déjà que les services doivent respecter les exigences applicables, y compris la conformité à la finance islamique sous supervision spécialisée.
Les banques rouvrent la porte aux acteurs licenciés
Le tournant réglementaire est aussi bancaire. En avril 2026, Reuters indique que la Banque centrale du Pakistan a autorisé les banques à ouvrir des comptes aux prestataires d’actifs virtuels licenciés, mettant fin à une interdiction datant de 2018. Reuters précise que ces comptes devront être séparés, non rémunérés et libellés en roupies.
Les banques restent toutefois sous surveillance. Elles doivent vérifier les licences PVARA, maintenir leurs obligations de diligence, profiler les risques et déclarer les transactions suspectes. Elles ne peuvent pas investir elles-mêmes dans les actifs virtuels, ni le faire pour leurs clients.
C’est une ouverture prudente. Le Pakistan veut intégrer la crypto dans la finance formelle, mais sans laisser les banques devenir des véhicules spéculatifs. Ce choix montre que le pays ne cherche pas seulement à attirer Binance, HTX ou d’autres acteurs mondiaux. Il veut aussi réduire les risques systémiques.
Le défi reste immense. Le Pakistan vise un marché estimé à des dizaines de millions d’utilisateurs, mais il doit concilier innovation, conformité internationale, protection des consommateurs et règles religieuses. La prochaine étape sera décisive : définir quels actifs numériques peuvent être acceptés, sous quelles conditions, et avec quelle validation charia.
Si Islamabad réussit cet équilibre, son modèle pourrait inspirer d’autres pays musulmans. Si le dialogue échoue, la crypto pakistanaise restera coincée entre ambition économique et méfiance religieuse.
En bref
- Le Pakistan encadre désormais la crypto avec le Virtual Assets Act 2026.
- Une fatwa de Mufti Taqi Usmani relance le débat sur la conformité à la charia.
- PVARA cherche une voie entre innovation numérique, finance islamique et protection des utilisateurs.
