McKinsey estime que l’Afrique pourrait dégager jusqu’à 40 milliards de dollars de valeur minière supplémentaire d’ici 2035. Le chiffre frappe, mais il ne répond pas à la question décisive : quelle part restera réellement sur le continent ? Produire davantage ne garantit ni l’industrialisation, ni de meilleurs emplois, ni une hausse durable des revenus publics.
Les 40 milliards reposent sur un scénario ambitieux
Cette question de la valeur locale rejoint directement le tournant observé au Mozambique, où l’État impose désormais 15 % dans les mines et durcit les règles d’exportation. Le débat africain ne porte plus seulement sur l’extraction. Il porte sur le contrôle.
McKinsey identifie trois leviers pour débloquer cette valeur : regrouper les mines en pôles régionaux, améliorer l’exécution des projets et adopter davantage de technologies. Le cabinet estime que ces mesures pourraient aussi créer plus de trois millions d’emplois et augmenter le PIB africain de 4 % d’ici 2035.
Le calcul repose toutefois sur plusieurs hypothèses. McKinsey suppose notamment qu’une réduction de 10 % des coûts unitaires rendrait davantage de mines rentables. Cette amélioration pourrait entraîner une hausse de 25 à 30 % de la production. Le modèle intègre ensuite les revenus miniers, les fournisseurs et une partie de la transformation locale.
Ces projections ne sont donc pas des revenus déjà sécurisés. Elles décrivent un potentiel conditionné par des infrastructures, des financements et des réformes encore incomplets. Moins de 10 % du portefeuille africain de projets de minerais critiques évalué à neuf milliards de dollars aurait obtenu un financement ou atteint des étapes avancées de développement.
Le vrai sujet reste la valeur conservée en Afrique
L’Afrique possède plus du quart des réserves mondiales connues de minerais critiques. Elle concentre aussi plus de 60 % des réserves de cobalt, de tantale, de chrome et de métaux du groupe du platine. Pourtant, cette richesse géologique ne se transforme pas automatiquement en puissance industrielle.
Le risque est simple. Le continent peut augmenter ses volumes d’extraction tout en continuant d’exporter des minerais bruts ou faiblement transformés. Les étapes les plus rentables, comme le raffinage, la fabrication de composants et l’assemblage, resteraient alors situées dans d’autres régions.
L’UNCTAD rappelle que la dépendance aux matières premières fragilise les économies en les exposant aux variations des cours mondiaux. L’enjeu n’est donc pas seulement d’extraire plus vite. Il consiste à diversifier les économies autour des minerais.
La Vision minière africaine défend déjà cette orientation. Adoptée par l’Union africaine, elle appelle à développer la transformation locale, les fournisseurs nationaux et les liens entre les mines et l’industrie manufacturière. L’ambition dépasse les recettes d’exportation. Elle vise une transformation structurelle de l’économie.
La Guinée illustre cette tension. Avec Simandou, la croissance peut accélérer sans produire immédiatement les emplois attendus. Le minerai crée de la valeur, mais le partage de cette valeur reste une bataille politique et industrielle.
Les infrastructures peuvent servir deux modèles opposés
McKinsey propose de créer des pôles miniers partageant l’électricité, les routes, les chemins de fer, les ports et les installations de traitement. Quatre clusters en Afrique australe pourraient générer entre 15 et 20 milliards de dollars. Les pôles de bauxite et de fer en Afrique de l’Ouest ajouteraient environ 17 milliards.
Cette stratégie peut réduire les coûts et rendre des projets secondaires plus attractifs. Le corridor de Lobito, reliant les zones minières de la RDC et de la Zambie au port angolais de Lobito, montre déjà comment une infrastructure régionale peut débloquer de nouveaux gisements.
Mais un corridor peut servir deux objectifs très différents. Il peut accélérer l’exportation du minerai brut vers les marchés étrangers. Il peut aussi alimenter des raffineries, des fabricants de câbles, des producteurs de matériaux pour batteries et des entreprises africaines.
La différence dépendra des contrats, des règles de contenu local et de l’accès des entreprises nationales au financement. Sans ces garde-fous, de meilleures routes peuvent simplement rendre l’ancien modèle extractif plus efficace. Le minerai quittera le continent plus vite, sans que la valeur suive le même chemin.
Le bras de fer autour de Kamoto en RDC montre déjà combien les deals miniers deviennent fiscaux, diplomatiques et industriels. Les infrastructures ne suffisent pas si les revenus publics et les obligations locales restent contestés.
L’Afrique doit mesurer davantage que la production
Les nouvelles technologies peuvent améliorer la productivité. McKinsey estime que l’innovation peut augmenter le débit des mines de 12 à 22 % et réduire les dépenses opérationnelles de 8 à 13 %. L’intelligence artificielle pourrait aussi ajouter entre 5,3 et 8,5 milliards de dollars au secteur minier africain.
Ces gains restent utiles, mais ils ne suffisent pas à mesurer le succès. Une mine plus automatisée peut produire davantage avec moins de travailleurs. Les trois millions d’emplois annoncés dépendront donc de la création d’activités autour de l’extraction : maintenance, énergie, transformation, logistique, ingénierie et fabrication.
L’Agence internationale de l’énergie souligne que l’Afrique capte aujourd’hui moins de 1 % de la valeur liée à la fabrication des technologies propres et de leurs composants, malgré son rôle majeur dans certains minerais non transformés.
Plusieurs États commencent justement à durcir leurs politiques. Le Mozambique impose une participation publique minimale de 15 % dans les projets miniers et exige davantage de transformation locale. Le Ghana renforce aussi le contenu local et la participation des communautés.
La RDC travaille également à mieux peser dans la chaîne du cobalt. L’article sur la chaîne américaine du cobalt bousculée par Kinshasa montre que les États producteurs ne veulent plus seulement fournir le minerai. Ils veulent une place dans la stratégie industrielle.
Les 40 milliards ne seront gagnés qu’avec une stratégie industrielle
Les mines africaines peuvent devenir un moteur de croissance. Mais elles peuvent aussi prolonger une dépendance ancienne si la valeur reste concentrée hors du continent. Le chiffre de McKinsey a donc le mérite de poser une ambition. Il ne doit pas masquer les conditions politiques de sa réalisation.
La question centrale n’est pas seulement de construire plus de routes, d’ouvrir plus de mines ou d’accélérer plus de projets. Elle est de savoir qui possédera les infrastructures, qui financera les unités de transformation, qui formera les travailleurs et qui captera les marges après l’exportation.
La Zambie montre l’importance de cette bataille autour du cuivre. La relance de Konkola par CopperTech peut attirer du capital, mais elle devra aussi démontrer que la mine nourrit une économie plus large qu’un simple flux de concentrés.
Les 40 milliards de McKinsey décrivent une opportunité crédible, pas une victoire acquise. La vraie question n’est pas de savoir combien de valeur l’Afrique peut produire. Elle est de savoir qui la possédera, où elle sera transformée et combien restera dans les économies locales après le départ des minerais.
En bref
- McKinsey estime le potentiel minier supplémentaire à 40 milliards de dollars.
- Cette valeur dépend d’hypothèses ambitieuses sur les coûts et les infrastructures.
- L’enjeu principal reste la transformation locale et le partage des revenus.
